page créée le 6 février 2004
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Eugène Burnand, Les disciples Jean et Pierre accourant au sépulcre le matin de la résurrection, 1898,
huile sur toile, H. 0,870 m ; L. 1,340 m,
Paris, Musée d'Orsay.

        Dimanche de Pâques, le soleil darde ses premiers rayons sur les nuages épars et jaunit le ciel. La campagne est encore calme. Quelques rares bans de brume s’évaporent de vallées plus encaissées. La lumière se répand peu à peu sur la terre. Les disciples Jean, plus jeune, et Pierre, à l’abondante barbe et aux traits marqués, accourent vers le saint sépulcre. Marie-Madeleine vient de leur annoncer que le corps du Christ n’est plus dans sa tombe. Ils se précipitent pour s’en rendre compte.
        Dans cette œuvre étonnante, le peintre suisse Eugène Burnand (1850-1927) évoque un épisode biblique raconté dans l’évangile de Jean (20, 3). C’est le moment où les disciples commencent à comprendre que tout ce que leur a dit Jésus est la vérité. Il leur avait bien dit qu’il ressusciterait trois jour après avoir été enterré, prouvant par là qu’il est le fils de Dieu, c’est-à-dire le Messie. Ils n’osaient plus y croire.
        Différents sentiments se lisent sur le visage de Jean et de Pierre. L’espoir se voit en Jean, le disciple aimé de Jésus. Il a joint les mains. Il a les yeux humides. A-t-il pleuré tout au long de Shabbat, regrettant de n’avoir pu rien faire entre temps ? Il pense : « Et si c’était réel ! Ce serait tellement merveilleux ! » Outre la fatigue (il vient de quitter son lit et a enfilé au plus vite des vêtements qui ne cessent de glisser et qu’il retient de la main gauche), le doute est sur le visage de Pierre, celui qui a toujours émis des réserves sur le message de Jésus. Pour lui, toute cette histoire est totalement incompréhensible. Ce n’est pas possible, ce ne peut être vrai. Il a les yeux agards. Pense-t-il à son reniement ? Il a encore fait à ce moment-là preuve de lâcheté. Cette fois-ci, il ne veut plus que cela lui arrive. Si Jésus est réllement le Messie, il saura se rendre digne. Mais si cela n’est qu’affabulations, il jure qu’on ne l’y reprendra plus et cette hystérique de Marie-Madeleine, il faudra qu’elle apprenne à faire un peu plus preuve de jugement.
        Les voilà donc qui se hâtent pour voir cela de leurs propres yeux.
        On le comprend, la religion que Jésus a voulu établir parmi les êtres humains semble tenir maintenant à ce que Pierre et Jean vont voir dans le sépulcre. Soit le corps mort est toujours dans sa tombe et tout n’a été qu’un mauvais tour, soit il n’y est plus, comme la Madeleine leur a dit, et là… Mais si quelqu’un l’avait enlevé pour faire croire à la réalité de la prophétie. Mais qui ? La tombe a été bouchée par un rocher et des soldats ont été placés devant pour la garder. Aucun des disciples n’a pu le retirer. D’ailleurs, ceux-ci n’ont pas fait preuve de beaucoup de courage depuis l’arrestation. A part Jean, aucun d'eux n’a osé assister à la crucifixion, de peur qu’on les prenne eux aussi.
        Tous les Chrétiens connaissent la suite de l’histoire : Jean arrive le premier mais il n’ose pas entrer dans le sépulcre. Quand Pierre arrive, il n’hésite pas et rentre. Jean le suit. Mais qu'y voient-ils ? Rien ! Il n'y a rien à voir, juste des linges mortuaires traînant dans le sarcophage. Quelle déception ! D'ailleurs, l’évangile de Luc raconte que Pierre rentre chez lui non convaincu (Lc. 24, 12). Ainsi, l’espoir qu’on avait tout d’abord misé d'une conversion inconditionnelle de Pierre et de Jean à les voir se précipiter vers le sépulcre disparaît. Il n'ont rien vu et n'ont pas cru. Même si il est écrit à propos de Jean « il vit et il crut » (Jn. 20, 8) mais de ce court passage les commentateurs ont donné différentes interprétations : pour les uns, Jean a seulement vu et cru que le corps était absent mais n'a pas reconnu la vérité de la prophétie, pour les autres, au contraire, il est le premier à y croire. Il est toutefois plus aisé de donner raison aux uns plutôt qu'aux autres, car en effet si Jean a cru dès qu'il est entré dans le sépulcre, il est étonnant de ne plus entendre parler de lui par la suite. On doit alors plutôt penser que ce n’est que plus tard, quand le Christ apparaîtra aux disciples dans le Cénacle de Jérusalem que tous ensemble ils croiront. Ce n’est pas à eux que le ressuscité veut se montrer en premier.
        On pourra alors se demander si le tableau d’Eugène Burnand est véritablement une œuvre religieuse. En effet, pourquoi représenter un épisode biblique qui s’achève non pas par un échec, mais pas par un succès non plus ? Ce tableau n'affirme rien, si ce n'est le doute. Il n'est pas au service de la foi. Ces raisons suffisent pour écarter ce thème du corpus d’œuvres ayant trait à la résurrection. A ce moment-là, Pierre et Jean doivent s'effacer pour laisser la place à Marie-Madeleine (Les Saintes femmes au tombeau, quelques rares représentations de la Madeleine annonçant la Bonne Nouvelle aux disciples et surtout le Noli me tangere). C’est elle la véritable bénéficiaire de la première apparition du ressuscité. C'est sur elle à ce moment-là que tient tout le christianisme. Ce sont donc des œuvres qui la représentent qui appartiennent au corpus artistique chrétien.
        Il est alors clair que la toile de Burnand n’est en rien une œuvre religieuse. Pour cela, elle aurait dû montrer l’espoir, voire la certitude, et non le doute. Or, en ce matin du dimanche, l’espoir et la certitude appartiennent entièrement et uniquement à Marie-Madeleine. On doit alors mettre le tableau de Burnand dans la même catégorie que celui de son maître Jean-Léon Gérôme, Consummatum est. Ils sont des curiosités. Ce sont des tableaux réalistes qui n’ont qu’un lien avec l’histoire biblique. Ils racontent des péripéties et non les évènements les plus fondamentaux. Ils ne servent pas le culte, même s'ils permettent de mieux le comprendre. Ils sont néanmoins parfaitement en correspondance avec leur temps. En effet, dans la deuxième partie du XIXe siècle, le renouveau de la peinture religieuse est en plein déclin. Il est victime de sa propre incapacité à se renouveler. Il est bien certain que ce n’est pas là son principal but, mais dans un siècle dans lequel règne avant tout la foi dans le progrès, la croyance en des choses immuables fait pâle figure. Dans leurs deux tableaux, Gérôme et Burnand ont tenté de donner une nouvelle vision des textes sacrés. Cependant, l’Eglise, en manque de soutien, ne peut s’en contenter.

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