page créée le 8 novembre 2005
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Georges Braque, Fruits sur une nappe
avec un compotier, 1925,
huile sur toile,
Paris, Centre Pompidou
Braque/Laurens – Un dialogue, Lyon, Musée des
Beaux-Arts, 21 octobre 2005-30 janvier 2006
Il semble que la juxtaposition d'œuvres de deux artistes de la même époque, et
principalement du 20e siècle, soit devenue une récurence des expositions de
ces dernières années. On se souvient de l'événement Picasso-Matisse
à l'automne 2002 aux Grand Palais, ainsi que Picasso-Giacometti au Centre Pompidou en 2003
et, dernièrement, Picasso-Bacon au Musée Picasso. Au Musée des Beaux-Arts de
Lyon, il s'agit de laisser tomber Picasso – et on jugera combien cette absence pèse –
pour s'intéresser à son double des années cubistes, Georges Braque, ainsi
qu'à un « second couteau » du cubisme, Henry Laurens.
Autant le dire tout de suite, je m'étais effrayé d'une pareille juxtaposition.
Justement parce qu'étant à la mode, cette recette aurait fini par ne plus rien
dire du tout. Ceci aurait pu être le cas pour Braque et Laurens qui, dans les années
1910, vécurent et créèrent dans le même quartier (Montmartre) où
ils subirent les mêmes influences et qui, avec de nombreux autres artistes, reprirent et
réadaptèrent les trouvailles les uns des autres. Qu'en est-il exactement ?
eh bien, la juxtaposition n'est pas un prétexte fallacieux. Dès
l'introduction, grâce à une scénographie intelligente (les débuts des
deux artistes sont séparés en deux parties distinctes : à gauche, Braque,
à droite, Laurens), on comprend ce qui les séparaient mais aussi ce qui
déjà les rapprochaient. D'un côté, quelques tableaux fauves et
« proto-cubistes », de l'autre des premiers montages
« cubisto-constructivistes ». D'un côté, les inventions
cubistes (les papiers collés…), de l'autre des œuvres qui jouent entre la bi- et la
tridimensionalité.
La rencontre entre les deux artistes intervient en 1911 au Bateau-lavoir. Cependant, ce n'est
pas la révélation qu'on pourrait croire. Le dialogue entre Braque et Laurens reste
beaucoup plus poli que l'amalgame cubiforme Braque/Picasso. Si l'on trouve des convergences, elles
ne vont pas jusqu'au mélange. Il s'agirait d'une influence, ou plutôt d'une dialectique.
Ceci est clairement rendu dans l'exposition : Braque et Laurens se stimulent l'un l'autre dans
la création d'œuvres personnelles. On rencontre des similitudes de thèmes, de
techniques, de formes, mais toutes utilisées d'une façon personnelle. D'ailleurs,
la stimulation transgresse les genres. Ainsi, quand le premier reste définitivement
attaché à la peinture, le second, la délaisse pour la sculpture en ronde-bosse
ou en bas-relief. Mais le dialogue persiste. C'est ce que les commissaires se sont plus à
mettre en évidence dans l'exposition et en particulier, on comprend bien la facilité
chez tous les deux de
se servir de la couleur noire (en pans chez Braque, grâce au bronze sombre chez Laurens), dans leurs œuvres de la maturité (dans les années 1940 et 50).
Chez ces deux artistes, le noir n'est pas une ombre, il crée des formes structurant la
composition chez l'un, il cadence vigoureusement l'espace chez l'autre.

Henri Laurens, L'Automne, bronze, Bâle, Kunstmuseum
Finalement, au fil des salles, on se complait dans le murmure que les œuvres des deux artistes entretiennent entre elles. Une dialectique se poursuit dans l'espace et dans le temps. C'est comme le doux ronronnement d'une mécanique bien huilée.
Puis à la fin, viennent les raprochements de trop, ceux qui ne veulent rien dire. La
mécanique qu'on croyait infaillible s'effiloche contre des écueils imprévus. On pourra passer sur
la période de l'Occupation qui ne semble être dure et sombre que pour Braque et
Laurens (ce qui ne manque pas de les réunir ?), mais pourquoi a-t-il fallu les rapprocher dans la dernière salle parce qu'ils
ont fait tous les deux des illustrations de textes anciens ou contemporains ? Comme s'ils
avaient été les seuls à le faire à leur époque (alors que
c'est une pratique très courante chez de très nombreux artistes) ; et surtout,
pourquoi voir – ou croire voir – l'œuvre de la complicité entre nos deux compères
dans les dates de leur décès ? Comme si, comme un vieux couple amoureux, ils
n'auraient pas pu vivre l'un sans l'autre. Ce qui est d'ailleurs exagéré puisque
Georges Braque (+1963) a survécu près de dix ans à Henri Laurens (+1954).
Mais que ces dernières remarques ne nuisent pas à l'intérêt principal
de cette exposition qui est de démontrer le fil plus ou moins ténu qui a relié
les carrières de ces deux artistes à propos desquels il reste encore tant à
découvrir ou a redécouvrir.
catalogue : 152 pages, 29,90 €
site internet : ville de Lyon