page créée le 24 octobre 2003
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Emile Bernard, Etude de Bretonnes ou La Ronde bretonne,
vers 1888-1890, huile sur toile, H. 0,810 m ; L. 0,540 m,
Quimper, Musée des Beaux-Arts

        Dans les années 1880, se forme à Pont-Aven (Finistère-sud) un groupe de jeunes artistes, que l’on a depuis appelé l’Ecole de Pont-Aven. Les raisons de leur installation dans ce petit village éloigné d’une trentaine de kilomètres de Quimper sont multiples. D’une part, matérielle : les prix demandés par les pensions sont minimes, mais, d’autre part, évidemment artistiques : ces peintres veulent s’échapper de Paris et de l’atmosphère confinée du milieu artistique (dans les ateliers, dans les salons …). Après avoir complètement rejeté la peinture dite académique – celle qui répète des thèmes et des techniques sans paraître les comprendre –, ils cherchent de nouveaux motifs à peindre. Ils veulent aussi se démarquer de l’Impressionnisme de la génération précédente, qui à cette époque est de mieux en mieux accepté. De fait, ils demandent plus d’autonomie dans leur pratique et surtout des motifs en sympathie avec leur volonté artistique la plus profonde.
        Pour Paul Gauguin et Emile Bernard, qui rendent célèbre le groupe de Pont-Aven, la Bretagne semble leur offrir ce qu’ils recherchent. La rusticité de la vie rurale est en accord avec leurs désirs de retour à une forme de primitivisme pictural. Les riches coloris du bocage breton qu’illuminent toujours différemment les heures de la journée sont pour eux une invitation à asservir la couleur à leurs besoins. La douceur du relief et la végétation abondante leur offrent des motifs simples qui s’accordent avec leur idéaux de simplification artistique des formes.
        Toutes ces formules se retrouvent dans le tableau d’Emile Bernard intitulé Etude de Bretonnes ou La Ronde bretonne. L’artiste utilise des couleurs qui ne sont pas celles qu’il a vu sur le motif ou du moins, il n’essaie pas de les reproduire dans leurs moindres effets. Il simplifie au maximum les formes en restreignant sa palette, tant dans le paysage (réduit ici à son plus simple appareil) que dans les personnages : l’absence presque totale d’ombres laisse les corps et les vêtements sans modelé ; les deux musiciens (au centre, en haut de la toile) n’ont pas de traits de visages et surtout le groupe de femmes en habits sombres et coiffes blanches qui dansent la gavotte ressemble plutôt à un muret séparant les musiciens des deux femmes au premier plan. Cette simplification est renforcée par les cernes sombres qui entourent les formes concourant à les considérer comme totalement planes (ce qu’on appelle le cloisonnisme). Une planéité qui se voit dans l’œuvre entière puisque Bernard emploie un même ton de jaune et de vert dans la description du pré, sans préoccupation des distances, ce qui fait presque disparaître l’impression de la troisième dimension. Je dis « presque » parce que le peintre utilise tout de même quelques effets qui lui permettent de montrer que certaines éléments sont éloignés du point de vue : l’absence de traits sur le visage des musiciens, l’imprécision des formes des deux femmes assises dans le champ en haut à gauche et dans les arbres derrière elles.
        Dans son tableau, l’artiste joue donc sur la culture visuelle du spectateur. Comment en effet reconnaît-on un visage de femme avec une coiffe dans une forme oblongue, marquée de taches jaunes, brunes et vertes et d’a-plats blanc et rouge ? Et il en va de même pour chaque élément de la surface peinte. Bernard joue sur la ressemblance, cette ressemblance chère à la tradition picturale classique. Chez lui la forme en perdant cette ressemblance, prend tout son sens de référence. Car, en effet, ce que nous voyons chez Bernard et ce que nous voyons dans n’importe quelle œuvre d’art réaliste, n’est pas l’objet lui-même, mais bien une image qui fait référence à cet objet. Seulement, chez Bernard, ceci est encore plus perceptible car encore accusé. Cela encourage le spectateur à se poser la question : qu’ai-je sous les yeux ?
        Ces recherches formelles sont totalement neuves au XIXe siècle. Neuves mais pas spontanées. Les peintres du mouvement synthétiste, puisque c’est comme cela qu’on a pris l’habitude de l’appeler, – Paul Gauguin, Paul Sérusier, Emile Bernard…– se situent dans la continuité des recherches artistiques menées par Jean-Auguste-Dominique Ingres pour la territorialisation des formes (c’est-à-dire qu’à une forme est attribuée un étendue bien déterminée) et par Eugène Delacroix pour la libération des couleurs. D’ailleurs, Bernard engage le spectateur à prendre en compte ces innovations plastiques en le détournant du thème. En effet, que représente ce tableau ? Un thème populaire : des anonymes qui dansent au son d’une musique aux tonalités oubliées et deux femmes en costumes traditionnels qui discutent. Cette description est celle d’un tableau somme toute assez banal. Elle pourrait convenir à de nombreuses toiles exposées aux Salons, dans la même période. En effet, le désir de ruralité n’est pas réservé aux artistes de Pont-Aven. Les peintres réalistes et naturalistes de la fin du siècle le ressentent aussi. La Bretagne et les autres régions françaises voient très souvent, au retour des beaux jours, de nombreux artistes parcourir leurs routes. Les uns peignant les paysages, les autres des scènes de la vie quotidienne.
        Mais, on l’aura compris, Emile Bernard (et les autres peintres de Pont-Aven) ne veulent pas d’un art que je pourrais qualifié d’anthropologique, du moins pas uniquement. Si les us et coutumes des Bretons (qui semblent sortis d’un autre âge) sont pour eux une source d’interrogation et/ou d’émerveillement, ils sont aussi le support aux recherches plastiques que j’ai dites.
        Ainsi, les tableaux du mouvement synthétiste, sont des coups de pieds hargneux dans la tradition picturale instaurée à la Renaissance et qui perdure jusque dans le XXe siècle. Pour ces artistes un tableau n’est plus une fenêtre ouverte sur le monde, mais une toile de lin sur laquelle sont disposées des couleurs (et je dois encore ici répéter la célèbre phrase que Maurice Denis a énoncée dans ses Théories (1890-1910) : « Se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblé. »). A leur époque (et c’est toujours vrai à la nôtre), quelqu’un qui veut représenter le monde tel qu’il est doit plutôt se servir de la photographie. Ainsi libéré des astreintes de la tradition, l’artiste exprime son monde intérieur, sa vision personnelle des choses, ses désirs, ses angoisses. Et, délivré de ses contraintes réalistes, le tableau devient une fenêtre ouverte sur l’artiste.

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