page créée le 10 avril 2003
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Les nouveaux bâtiments
de la Potsdamerplatz by night.
Les deux Berlin
Une
chose peut étonner le visiteur de Berlin, près de quinze
ans après la chute du mur, c’est de voir que la ville semble
toujours séparée en deux. De notre point de vue français,
on avait pu croire qu’après la réunification du
3 octobre 1991 tout était fini, le peuple allemand réuni
et, s’il y avait besoin, réconcilié. Bref, l’ordre
règne de nouveau à Berlin. Loin s’en faut ! Effectivement,
si la tranchée laissée par le mur démoli a de plus
en plus tendance à se refermer, la partition est toujours visible
en considérant qu’il y a toujours deux centres-ville (le
Kurfürstendamm à l’ouest et Unter den Linden jusqu’à
l’Alexanderplatz à l’est) qui offrent toujours les
mêmes commodités d'avant 1989. Cette partition est promise
à se prolonger dans le temps, malgré une tendance à
voir le centre de l'est - le véritable centre historique de la
ville - supplanter celui de l'ouest. Elle est par ailleurs toujours
bien clair dans l’esprit des Berlinois qui sont chacun restés
habiter de leur côté, perpétuant tant bien que mal
leurs habitudes. Seule une grande proportion de la tranche d’âge
des 18-35 ans a migré d’ouest en est - non seulement de
Berlin mais de toute l’Allemagne - pour venir profiter de loyers
plus bas et même pour certaines habitations, d’aucun loyer
du tout [1].
Cette partition est
particulièrement perceptible dans les conversations des Berlinois
où il n’est pas rare d’entendre revenir les termes
« Ossis » pour qualifier les habitants de l’est et
« Wessis » pour ceux de l’ouest. Les « Ossis
» sont d’ailleurs les grands perdants de la réunification.
En effet, en acquérant le droit de voyager dans le monde entier,
de manger des produits variés, de ne pas attendre plusieurs années
pour acquérir une voiture (et qui plus est, une BMW plutôt
qu'une Trabant), mais surtout en voyant disparaître la pression
omniprésente et étouffante de l’Etat, ils ont aussi
appris ce qu’était le chômage, la loi du marché,
la consommation de masse… Dans cet est au bord de la ruine, le
capitalisme occidental s'est installé et a tout pris sous son aile cupide.
De grands bâtiments modernes ont remplacé les terrains
vagues ou les imeubles minables d’Unter den Linden, de la Friedrichstrasse
et de la Potsdamerplatz, créant un centre en apparence tout neuf
où s’amassent les banques, les magasins de grandes marques,
les consortiums internationaux, les gestionnaires de capitaux, les Mac
Donald’s et les enseignes monstrueuses de Coca-Cola et où
l’américain se parle presqu’autant que l’allemand…
De plus, et non des
moindres, les « Ossis » connaissent toujours une discrimination
salariale en touchant en général un tiers de moins que
les « Wessis », à qualification théoriquement
équivalente [2].
D’où un taux de chômage sans équivalent et
une diaspora vers les autres Länder allemands ou vers
des pays qui emploient (les pays nordiques très généralement).
Après avoir rêvé
monts et merveilles en passant les premières brèches pratiquées
dans le mur, les « Ossis » ont vu en quelques années
leurs anciens modes de vie, de pensée, leurs doutes et leurs
certitudes subitement disparaître. Pour les plus vieux ce n’est
pas la première fois : en naissant sous l’empire de Guillaume
II, ils ont connu une courte république, un troisième
empire monstrueux, un régime soit disant communiste puis enfin
une nouvelle république à la botte des multinationales
et chacun de ces régimes leur a dit que ce qui avait précédé
était mauvais. Pour les plus jeunes, ceux qui n’ont connu
que la R.D.A., quel choc ! D’ailleurs, un nombre relativement
important d’entre eux ne l’on pas tenu et ont préféré
mettre fin à leurs jours ; un drame qui se perpétue encore
actuellement.
Il n’est alors
pas étonnant de voir qu’il s’est créé
une sorte d’entre-aide entre « Ossis », une résistance
face à l’ouest envahissant. Ainsi, une préférence
pourra être donnée par un « Ossi » à
un de ses ex-compatriotes. Une discussion pourra plus facilement
s’engager. Avec le sentiment légitime d’avoir vécu
quelque chose en commun, un rêve, un cauchemar qui a maintenant
cessé.
Cette solidarité,
cette communauté d’idée est très forte. D’ailleurs,
lors des manifestations contre la deuxième guerre du Golfe, en
février 2003, il y a eu deux cortèges distincts, l’un
à l’ouest et l’autre à l’est. Mais,
symbole d’un puissant désir de vivre maintenant réunis,
ils se sont rencontrés non loin de la porte de Brandenbourg,
c’est-à-dire non loin de l’endroit où passait
le mur.
[1]Cet
état n’était pas rare dans les années 1990.
Actuellement, bien entendu, il a tendance à disparaître.
[2]Je
dis « théoriquement », parce que c’est là
tout le problème : les « Ossis » ont-ils une qualification
équivalente à celle des « Wessis » ? Dans
les papiers, oui, dans l’esprit des « Wessis », non.
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