page créée le 31 mars 2003
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Fra Angelico, Le Christ aux outrages,
fresque, Florence, couvent San Marco, cellule 7

        Le Christ aux outrages de Fra Angelico est montré assis frontalement sur un simple parallélépipède. Il tient dans la main droite un bâton en bambou et dans la gauche une boule de couleur jaune qui semble être une pierre ou une éponge. Il a les yeux bandés mais, par une sorte de transparence, on voit que ceux-ci sont fermés. Il est couronné d’épines et sa tête est ceinte du nimbe cruciforme. Il est placé sur une estrade devant laquelle la Vierge et saint Dominique sont assis, lui tournant pratiquement le dos. La Vierge est affligée, Dominique est plongée dans la lecture des Ecritures.
        Mais, si cette fresque frappe le visiteur du couvent San Marco de Florence c’est bien par la représentation, autour du Christ, de cette tête d’homme de profil et de ces cinq mains, toutes sans corps, qui appartiennent de toute évidence à ses bourreaux. Ces mains et cette tête grotesques dénient d'ailleurs la grandeur du Christ que tentent d'exprimer la frontalité, la présence d'attributs, sa position surélevée, c'est-à-dire des réfèrences aux effigies royales. Le Christ est ici montré comme un anti-roi, un non-roi. Ses attributs sont dérisoires, les personnes présentes plutôt que le servir sont détournées où l'insultent.
        Ces représentations de membres sans corps sont de toute évidence des arma Christi, les armes du Christ, que l'on voit souvent dans les représentations des Imago pietatis, autour du Christ ressuscité sortant de sa tombe. Mais, elles doivent ausi être vues comme un inachèvement et un inachèvement voulu. Car, comme l'écrit Vasari à ce propos, le peintre « ne retoucha et ne transforma jamais aucune de ses peintures, mais les laissa toujours comme elles lui étaient venues du premier jet ; il croyait, disait-il, que telle était la volonté de Dieu. »[1]. Ainsi on peut trouver d’autres raisons qu’accidentelles pour expliquer cet état.
        L'une de ces raisons est esthétique. En représentant les bourreaux « en entier », fra Angelico aurait surchargé sa composition, détournant l'oeil du spectateur vers autre chose que le Christ et sa misère. En ne représentant que les parties essentielles à la compréhension de la scène (la figure qui crache et les mains prêtes à s'abattre sur le corps du martyr) et laissant les grands plans colorés autour du Christ, il laisse à la scène toute sa solennité et au Christ toute sa majesté, si dérisoire qu'elle soit.
        Par ailleurs, dans son livre Fra Angelico, dissemblance et figuration[2], Georges Didi-Huberman donne la clef d'une autre raison à cet inachèvement voulu ; il écrit en effet que, à la suite de la tradition du Moyen-Age, fra Angelico ne désire pas simplement peindre l’histoire du Christ telle qu’elle est racontée dans la Bible ou dans d’autres écrits apocryphes mais veut faire approcher au spectateur une réalité autre que celle de son quotidien, celle plus véritable, quand bien même invisible, celle de Dieu et celle du plus grand des mystères, celui de l'incarnation. En effet, le peintre du Moyen-Age crée ses oeuvres pour instruire le peuple illettré et lui montrer la grandeur de Dieu. Ainsi, le dogme catholique veut que cette grandeur divine s'exprime au travers de l'ordure dans laquelle est traîné le Christ au cours de sa passion. Pour montrer cela, il n’est pas besoin de figurer les corps entiers des bourreaux. Les détails du visage et des mains suffisent à inspirer la compassion. Montrer autre chose est suplerflu.
        De plus, ces membres sont ceux que le Christ aux yeux bandés perçoit directement dans son obscurité, ceux qui agissent directement sur lui. De son côté, comme le spectateur ne voit qu'eux, c'est-à-dire qu'il ne perçoit qu'eux, il se passe une sorte de translation où il se voit substituer au Christ. Ils perçoivent tous les deux les mêmes éléments et le reste demeure dans l'ombre. Les affronts qui sont faits au Christ, sont faits de la même façon au spectateur, chaque main qui s’abat sur lui, lui fait mal, chaque crachat qu’il reçoit, le dégoûte. Nous l’avons dit, le Christ est ici un anti-roi, mais il est aussi un anti-homme. Les outrages qui lui sont faits, qui sont faits au spectateur, sont des outrages à l’humanité entière et par là même à Dieu.

        Par ailleurs, la volonté de Fra Angelico de ne pas raconter l'historia du Christ mais plutôt de donner au spectateur à réfléchir sur la divinité, est visible dans sa façon de dépeindre le Christ bien plus grand que les deux personnages de la Vierge et de saint Dominique, façon que renforce la perspective. Une explication peut être évoquée en disant que ce sont des personnages secondaires, une autre serait de dire que de cette manière, une sorte de hiérarchie est instituée. Et cette dernière explication, nous ferait approcher de la vérité. En effet, Fra Angelico fait une différenciation entre la représentation du Christ et celles de la Vierge et de saint Dominique. Il est clair que ces deux derniers ne font pas partie de la scène du premier comme l'indique leurs attitudes totalement détachées du drame qui se déroule dans leur dos. Il semble qu'ils n'assistent pas « en direct » au martyr et même qu'ils soient installés contre une effigie du Christ aux outrages. Cette impression d'un tableau dans le tableau est renforcée par le pan vert qui contient presque tout le corps du Christ et les membres de ses bourreaux. Un pan vert qui a une certaine épaisseur qui pourrait être celle d'un panneau de bois comme le laisse penser la courte ombre portée sur la gauche. Mais si cette illusion est faussée par la vue en perspective de l'estrade blanche sur laquelle trône le Christ, on peut croire qu'elle fait partie elle-aussi du tableau dans le tableau, tout comme le niveau surélevé dont on ne voit pas les extrémités, empêchant ainsi de le considérer comme vu en perspective. Ce niveau est d'ailleurs tellement factice qu'il soutient très mal la Vierge et Dominique. Ce dernier a de toute évidence une position des plus malaisées, avec une seule fesse sur ledit niveau.
        Alors, bien plus qu'un tableau dans le tableau, il s'agirait plutôt d'une fresque dans la fresque, rejettant presque entièrement la Vierge et Dominique hors du monde du Christ. Placés à un niveau inférieur au Martyr, mais à un niveau supérieur au spectateur, ils se voient promus au rôle que l'Eglise catholique leur a donné au cours du Moyen Age, celui d'intercesseurs. C'est d'ailleurs eux que le spectateur a devant les yeux avant de voir la figure du Sauveur. De plus, la mise en abîme des images donne à l'effigie du Christ un statut de sur-image, de super-icône. Non plus une icône sacrée comme elle l'est dite depuis l'adage de saint-Basile selon lequel « L'honneur rendu à l'image remonte au prototype », c'est-à-dire à la personne figurée elle-même, mais une icône doublement sacrée puisqu'elle est représentée dans une représentation dont l'immatérialité, pourtant visible, est l'image de Dieu lui-même. Cette immatérialité vaut intemporalité et le Christ trouve dans cette oeuvre la seule représentation de son passage terrestre digne de durer. Ce n'est pas par sa gloire que le Christ sauve les hommes mais bien par son martyre. Le moment de sa passion, la dérisoire gloire que les soldats romains lui font subir anticipent sa divinité. Mais pour l'instant, il est le plus humiliés des hommes, il n’est pas roi, il n'est même plus homme, sans être encore Dieu. Stoïque, il reçoit les affronts qui lui sont portés. Il trône majestueusement. Il est un anti-roi sur Terre, la véritable image de son règne au Ciel.


[1] G. Vasari, Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, trad. A. Chastel, III, Berger-Levrault, Paris, 1983, p. 340.
[2] G. Didi-Huberman, Fra Angelico Dissemblance et figuration, Paris, Flammarion, 1990.

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