Le
Christ aux outrages de Fra Angelico est montré assis frontalement
sur un simple parallélépipède. Il tient dans la main
droite un bâton en bambou et dans la gauche une boule de couleur
jaune qui semble être une pierre ou une éponge. Il a les
yeux bandés mais, par une sorte de transparence, on voit que ceux-ci
sont fermés. Il est couronné d’épines et sa
tête est ceinte du nimbe cruciforme. Il est placé sur une
estrade devant laquelle la Vierge et saint Dominique sont assis, lui tournant
pratiquement le dos. La Vierge est affligée, Dominique est plongée
dans la lecture des Ecritures.
Mais,
si cette fresque frappe le visiteur du couvent San Marco de Florence c’est
bien par la représentation, autour du Christ, de cette tête
d’homme de profil et de ces cinq mains, toutes sans corps, qui appartiennent
de toute évidence à ses bourreaux. Ces mains et cette tête
grotesques dénient d'ailleurs la grandeur du Christ que tentent
d'exprimer la frontalité, la présence d'attributs, sa position
surélevée, c'est-à-dire des réfèrences
aux effigies royales. Le Christ est ici montré comme un anti-roi,
un non-roi. Ses attributs sont dérisoires, les personnes présentes
plutôt que le servir sont détournées où l'insultent.
Ces représentations
de membres sans corps sont de toute évidence des
arma Christi,
les armes du Christ, que l'on voit souvent dans les représentations
des
Imago pietatis, autour du Christ ressuscité sortant
de sa tombe. Mais, elles doivent ausi être vues comme un inachèvement
et un inachèvement voulu. Car, comme l'écrit Vasari à
ce propos, le peintre « ne retoucha et ne transforma jamais aucune
de ses peintures, mais les laissa toujours comme elles lui étaient
venues du premier jet ; il croyait, disait-il, que telle était
la volonté de Dieu. »
[1].
Ainsi on peut trouver d’autres raisons qu’accidentelles pour
expliquer cet état.
L'une de ces raisons est
esthétique. En représentant les bourreaux « en entier
», fra Angelico aurait surchargé sa composition, détournant
l'oeil du spectateur vers autre chose que le Christ et sa misère.
En ne représentant que les parties essentielles à la compréhension
de la scène (la figure qui crache et les mains prêtes à
s'abattre sur le corps du martyr) et laissant les grands plans colorés
autour du Christ, il laisse à la scène toute sa solennité
et au Christ toute sa majesté, si dérisoire qu'elle soit.
Par ailleurs, dans son
livre
Fra Angelico, dissemblance et figuration[2],
Georges Didi-Huberman donne la clef d'une autre raison à cet inachèvement
voulu ; il écrit en effet que, à la suite de la tradition
du Moyen-Age, fra Angelico ne désire pas simplement peindre l’histoire
du Christ telle qu’elle est racontée dans la Bible ou dans
d’autres écrits apocryphes mais veut faire approcher au spectateur
une réalité autre que celle de son quotidien, celle plus
véritable, quand bien même invisible, celle de Dieu et celle
du plus grand des mystères, celui de l'incarnation. En effet, le
peintre du Moyen-Age crée ses oeuvres pour instruire le peuple
illettré et lui montrer la grandeur de Dieu. Ainsi, le dogme catholique
veut que cette grandeur divine s'exprime au travers de l'ordure dans laquelle
est traîné le Christ au cours de sa passion. Pour montrer
cela, il n’est pas besoin de figurer les corps entiers des bourreaux.
Les détails du visage et des mains suffisent à inspirer
la compassion. Montrer autre chose est suplerflu.
De plus, ces membres sont
ceux que le Christ aux yeux bandés perçoit directement dans
son obscurité, ceux qui agissent directement sur lui. De son côté,
comme le spectateur ne voit qu'eux, c'est-à-dire qu'il ne perçoit
qu'eux, il se passe une sorte de translation où il se voit substituer
au Christ. Ils perçoivent tous les deux les mêmes éléments
et le reste demeure dans l'ombre. Les affronts qui sont faits au Christ,
sont faits de la même façon au spectateur, chaque main qui
s’abat sur lui, lui fait mal, chaque crachat qu’il reçoit,
le dégoûte. Nous l’avons dit, le Christ est ici un
anti-roi, mais il est aussi un anti-homme. Les outrages qui lui sont faits,
qui sont faits au spectateur, sont des outrages à l’humanité
entière et par là même à Dieu.

Par
ailleurs, la volonté de Fra Angelico de ne pas raconter l'
historia
du Christ mais plutôt de donner au spectateur à réfléchir
sur la divinité, est visible dans sa façon de dépeindre
le Christ bien plus grand que les deux personnages de la Vierge et de
saint Dominique, façon que renforce la perspective. Une explication
peut être évoquée en disant que ce sont des personnages
secondaires, une autre serait de dire que de cette manière, une
sorte de hiérarchie est instituée. Et cette dernière
explication, nous ferait approcher de la vérité. En effet,
Fra Angelico fait une différenciation entre la représentation
du Christ et celles de la Vierge et de saint Dominique. Il est clair que
ces deux derniers ne font pas partie de la scène du premier comme
l'indique leurs attitudes totalement détachées du drame
qui se déroule dans leur dos. Il semble qu'ils n'assistent pas
« en direct » au martyr et même qu'ils soient installés
contre une effigie du
Christ aux outrages. Cette impression d'un
tableau dans le tableau est renforcée par le pan vert qui contient
presque tout le corps du Christ et les membres de ses bourreaux. Un pan
vert qui a une certaine épaisseur qui pourrait être celle
d'un panneau de bois comme le laisse penser la courte ombre portée
sur la gauche. Mais si cette illusion est faussée par la vue en
perspective de l'estrade blanche sur laquelle trône le Christ, on
peut croire qu'elle fait partie elle-aussi du tableau dans le tableau,
tout comme le niveau surélevé dont on ne voit pas les extrémités,
empêchant ainsi de le considérer comme vu en perspective.
Ce niveau est d'ailleurs tellement factice qu'il soutient très
mal la Vierge et Dominique. Ce dernier a de toute évidence une
position des plus malaisées, avec une seule fesse sur ledit niveau.
Alors, bien plus qu'un
tableau dans le tableau, il s'agirait plutôt d'une fresque dans
la fresque, rejettant presque entièrement la Vierge et Dominique
hors du monde du Christ. Placés à un niveau inférieur
au Martyr, mais à un niveau supérieur au spectateur, ils
se voient promus au rôle que l'Eglise catholique leur a donné
au cours du Moyen Age, celui d'intercesseurs. C'est d'ailleurs eux que
le spectateur a devant les yeux avant de voir la figure du Sauveur. De
plus, la mise en abîme des images donne à l'effigie du Christ
un statut de sur-image, de super-icône. Non plus une icône
sacrée comme elle l'est dite depuis l'adage de saint-Basile selon
lequel « L'honneur rendu à l'image remonte au prototype »,
c'est-à-dire à la personne figurée elle-même,
mais une icône doublement sacrée puisqu'elle est représentée
dans une représentation dont l'immatérialité, pourtant
visible, est l'image de Dieu lui-même. Cette immatérialité
vaut intemporalité et le Christ trouve dans cette oeuvre la seule
représentation de son passage terrestre digne de durer. Ce n'est
pas par sa gloire que le Christ sauve les hommes mais bien par son martyre.
Le moment de sa passion, la dérisoire gloire que les soldats romains
lui font subir anticipent sa divinité. Mais pour l'instant, il
est le plus humiliés des hommes, il n’est pas roi, il n'est
même plus homme, sans être encore Dieu. Stoïque, il reçoit
les affronts qui lui sont portés. Il trône majestueusement.
Il est un anti-roi sur Terre, la véritable image de son règne
au Ciel.