page créée le 8 mars 2003
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Vilhelm Hammershøi,
Interieur, Strandgade 30, 1903
huile sur toile,
Randers, musée d'art.

          Face à un mur gris où est accroché un tableau dont on ne voit que l’angle inférieur droit et contre lequel est placé un meuble portant une vaisselle en porcelaine, une femme se tient debout, de dos, la tête légèrement tournée de trois-quarts. Elle porte un plat sous le bras gauche. Un rayon de soleil anodin vient éclairer sa nuque, seul élement véritablement attirant de cette œuvre.
          Il n’y a aucune profondeur dans ce tableau. Le mur gris bloque la perspective, lui-même rendu inaccessible par le meuble à gauche mais aussi, et surtout, par la femme, dont la forme obscure, la position de dos et la robe noire n’invitent pas à s’approcher. Aucune issue n’est possible pour s’échapper de l’ambiance claustrophobique de cette toile. Même le tableau, en haut à gauche, qui devrait permettre à notre esprit d’imaginer la continuité hors-champ de la pièce, est finalement ignoré. Même la partie inférieure droite couverte de bois peint en blanc est comme surveillée par la femme dont le visage est tourné dans cette direction. Et partout, les ombres préviennent la fuite.
          Seule issue possible, la nuque chaude. Et bien plus encore, le détail, loin d'être anodin, de la minuscule échancrure dans le col de la robe, formé par une fermeture mal ajustée. La nuque éclairée par le rayon de soleil attire l'attention et crée un désir. Le désir de caresser la peau, si sensible à cet endroit, de partir à la découverte du reste de ce corps trop dissimulé sous la robe sombre, de suivre la ligne sinueuse que forme l'ombre sur la nuque puis les plis de la robe en passant sous la ceinture qui serre la taille. L'échancrure du col est bien entendu l'invitation à ce voyage corporel : la fermeture veut devenir ouverture...
          Cette nuque est la seule chose que l’on connaît de cette femme, la seule chose qui nous permet de dire que celle-ci est un être vivant et non une simple forme sombre sur un fond gris, tant il est vrai que le manque de perspective ignore les plans qui semblent tous être au même niveau. Bien peu de choses (si ce n’est notre cerveau) nous dit que la femme est au premier plan, le meuble au second devant le mur. Car en effet, les œuvres de Vilhelm Hammershøi, et particulièrement celle-ci, nous amènent aux limites de la figuration. Elles sont le dernier pas avant le suprématisme de Kasimir Malevitch, dont elles présagent les strictes compositions en parallélépipèdes, carrés, ronds aux différentes tonalités.
          Cet espace aplati renforce l’impression de claustrophobie. La femme n’a pas d’espace pour se mouvoir, elle est collée contre le meuble et contre le mur. Est-ce pour cela qu’elle reste immobile ? Mais, avec sa nuque désirable, elle attire le spectateur dans son univers en deux dimensions. Mais pourtant elle se refuse à lui. Si elle nous invite, c’est pour se détourner tout de suite. On ne peut ni s’approcher car rien ne s’y prête (la femme est à une occupation ménagère, elle nous tourne le dos, elle porte une prude roble noire et finalement elle n'est pas de notre monde), ni s’éloigner car l’on reste subjugué par cette étendue de peau dorée au soleil, chaude mais inaccessible. En regardant cette toile, on est tenté d'entrer dans son mince espace mais on reste coincé et mal à l'aise. On reste immobile, de marbre. On ne veut pas casser ce moment sacré d’éternité silencieuse. On est impuissant.

Biographie
15 Mai 1864 - naissance à Copehague. Suite à une maladie congénitale,
il est sourd d'une oreille et souffre d'impuissance.
1879 - 1884 - élève de Frederik Vermehren à l'Académie royale des Beaux-Arts de Copenhague.
1882 - 1884 - élève de Peter Krøyer à l'Ecole d'étude des artistes.
1885 - un portrait de sa soeur est refusé au prix Neuhaus de Copenhague.
Il voyage en Allemagne (Berlin et Dresde).
1887 - voyage en Belgique et aux Pays-Bas.
1888 - peint une Jeune fille cousant qui est retiré de l'exposition
de l'Académie des Beaux-Arts de Copenhague.
1889 - il expose quatre peintures à l'Exposition universelle de Paris
et il a l'occasion de voir des oeuvres de Whistler.
1890 - son tableau La Chambre à coucher est refusé à l'exposition
de l'Académie des Beaux-Arts de Copenhague.
L'artiste Johan Rohde organise Den Frie Udstilling (la Libre Exposition)
où Hammershøi expose quelques œuvres.
De passage au Danemark, Théodore Duret est impressioné par la peinture de Hammershøi.
1891 - il se marie avec Ida Ilsted qui devient son principal modèle.
septembre 1891-mars 1892 - il vit à Paris, où il est fréquemment
en compagnie de Jens Ferdinand Willumsen.
Il revoit Théodore Duret, qui lui fait connaître le marchand Durand-Ruel.
octobre-décembre 1893 - voyage dans le nord de l'Italie.
juin 1897 - va à Stockholm.
octobre 1897 - il va Londres en passant par les Pays-Bas. Il y reste jusqu'en mai 1898.
Il peint des vues du quartier du British Museum.
octobre 1902-février 1903 - de nouveau en Italie. Il participe en 1903 à la Biennale de Venise.
septembre 1904 - à Londres après avoir exposé à la Secession de Berlin.
1904 - 1916 - reçoit d'autres disctinctions en particulier à Munich et à Rome.
13 Février 1916 - mort à Copenhague.

à visiter sur internet : le site de la Kunsthalle de Hambourg (en anglais).

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