page créée le 16 septembre 2002
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La Description de la décoration du Panthéon par Théophile Gautier, 
la preuve d'une profonde amitié

 
          Entre le 5 et le 11 septembre 1848, paraissent dans La Presse sept articles signés par Théophile Gautier et décrivant en détail le projet de décoration du Panthéon de Paris dont l'artiste et philosophe d'origine lyonnaise Paul Chenavard (1807-1895) a reçu la commande le 15 avril de cette même année. Ils sont reproduits par la suite, en 1856, dans L'Art moderne, un recueil de critiques publiées auparavant dans différents journaux. La réédition de cette description de la décoration du Panthéon, à ce moment-là, n'est pas innocente, puisqu'elle suit l'Exposition universelle de Paris en 1855, où une vingtaine de compositions de Chenavard a été montrée. Elle participe à un mouvement de soutien à l'artiste pour amener l'empereur à prendre une décision quant à leur installation dans un autre bâtiment. En effet, suite au Coup d'Etat du 2 décembre 1851 et au retour du Panthéon au culte catholique, Chenavard s'est retrouvé sans aucun monument où installer ses compositions. Toutefois, à l'issu de l'événement, rien n'est décidé et les toiles sont enfermées dans les réserves de l'Etat jusqu'à la chute de l'Empire. En 1875, elles sont envoyées au Musée de Lyon qui les conserve toujours actuellement.
          Dans cette suite d'articles, Théophile Gautier nous emmène en imagination dans le Panthéon orné des compositions de Chenavard et, grâce à notre guide, nous découvrons cette philosophie de l'histoire que l'artiste-philosophe désire y représenter. La visite se fait de façon assez logique, comme si nous étions réellement dans le bâtiment, nous admirons tout d'abord, dans les deux premiers chapitres, les quarante-cinq compositions murales, depuis Le Déluge jusqu'à Napoléon montant dans la barque de l'Histoire. Puis, dans le troisième chapitre, nous sommes devant les piliers centraux pour en voir la décoration avant de suivre, jusque dans le quatrième chapitre, la longue théorie de trois cents personnages environ, représentés dans une frise s'étalant au-dessus des compositions murales. Ensuite, nous découvrons les cinq mosaïques sur le sol du bâtiment. Tout d'abord, dans le cinquième chapitre, l'imposante Palingénésie universelle, placée sous la coupole, au centre de l'édifice, puis, dans le sixième chapitre, les quatre autres prévues pour orner les bras de la croix. Enfin, le septième chapitre constitue une sorte de conclusion, dans laquelle sont exposées les théories philosophiques et religieuses de Chenavard et la manière dont il prévoit de travailler.
          Bien que cette suite d'articles soit signée par le seul Théophile Gautier, nous pouvons maintenant être sûrs que l'auteur s'est servi en vérité d'un texte manuscrit par Paul Chenavard lui-même, dont il reste actuellement un seul feuillet, conservé à la bibliothèque de l'Institut, dans le fonds Spoelberch de Lovenjoul, "Mélanges littéraires Gérard de Nerval", sous la cote D 741, f°100. Dans un article paru en 1963[1], Jean Richer dit y avoir reconnu l'écriture de Nerval et évoque à ce propos une collaboration entre les deux auteurs. J'ai réfuté cette attribution dans un article et réattribué à Chenavard ce feuillet[2]. Ce qui nous assure de la légitimité des idées philosophiques exposées par Gautier.
          Néanmoins, au-delà de ce problème, Richer apportent des précisions d'importance : il note ainsi que la comparaison du manuscrit avec la version publiée met en évidence les apports personnels de Gautier, qui fait d'une simple description presque une œuvre littéraire en elle-même. Il repère quelques fautes de transcriptions de certains noms propres, par exemple, la divinité persique Mahabad qui devient Mahabar en 1848 puis Malabar en 1856 (Dans le même genre d'idée, mais sans connaître le manuscrit de Chenavard, nous rencontrons un peu plus loin dans les versions de 1848 et 1856, une référence à Solon s'embarquant avec les Argonautes, là où il faut évidemment lire Jason). Enfin, Richer met généralement en évidence la communion d'idée dans laquelle Théophile Gautier, Gérard de Nerval et Paul Chenavard travaillent chacun à leurs œuvres respectives, dans ce deuxième quart du XIXe siècle.
          Cette description de la décoration du Panthéon, écrite en cinq mois (entre le 15 avril, date de la commande de décoration, et le début du mois de septembre 1848), comporte de grands mérites et le tout premier, de présenter le projet monumental et unique en son genre préparé pendant plus de quinze ans par Paul Chenavard (les premiers dessins s'y rapportant remontent aux années 1832-1833, dont l'un d'eux appartint à Théophile Gautier). Toutefois, cette persistance dans cette création a maintenu l'artiste hors des voies établies de la reconnaissance. Ainsi, avant 1848, Chenavard a exécuté moins d'une dizaine de toiles, dont cinq nous sont actuellement connues : quatre œuvres religieuses (dont trois ont été acquises par l'Etat) et un portrait privé. C'est ainsi que, dès le premier paragraphe de son texte, Gautier nous fait comprendre la raison pour laquelle il écrit ses articles : "L'homme choisi pour exécuter cette œuvre immense porte un nom peu connu, mais qui le sera bientôt. Il s'appelle Chenavard." et il précise que l'artiste "n'a pas été pressé de cette inquiétude de prendre la palette et de mêler plus ou moins au hasard des couleurs sur une toile." La décoration du Panthéon est l'œuvre d'une vie et peu de choses sauraient en détourner son auteur. C'est pourquoi Gautier allie son nom et sa notoriété à ce vaste projet pour en favoriser la reconnaissance.
          Malheureusement, ces articles entraînent, bien malgré eux, une forte réaction de la part des cléricaux. Au travers de leur journal L'Ami de la religion, ceux-ci mènent une campagne contre la décoration et accusent Chenavard entre autre d'agir sous l'effet d'un "accès de fièvre chaude", de préparer une "réhabilitation de la chair" par ces "scènes que la plume se refuse à décrire". La lecture du texte de Gautier aide à comprendre une telle décharge de haine. Ce sont en particulier les descriptions qu'il donne de la grande scène du Sermon sur la montagne, devant orner l'abside du monument et celle des Champs-Elysées, pour l'un des pavements, qui les ont irrité. Dans la première, Chenavard désire montrer le Christ prêchant entouré d'une foule où sont mêlés des saints et des hérétiques, que Gautier appellent des "utopistes". Dans la seconde, l'artiste représente un banquet auquel prennent part des auteurs tant antiques que modernes, sous l'égide de Bacchus. Par ailleurs, c'est plus généralement l'aspect profondément panthéiste de la philosophie de Chenavard qui déplaît aux catholiques. L'affirmation que tous les dieux de chaque religion proviennent de la même idée déiste et qu'aucun d'eux n'est supérieur à l'autre est évidemment inacceptable.
          La réaction est si forte que Chenavard est obligé d'écarter plusieurs scènes de sa suite de compositions. Ainsi, Les Champs-Elysées fait place à La Résurrection et Le Sermon sur la montagne à trois scènes de la vie du Christ (La Nativité, La Prédication et La Passion). Cependant, l'hostilité des cléricaux est en marche et ne peut se calmer qu'avec le retour du Panthéon au culte. C'est l'une de leurs revendications en contre-partie de leur soutien au Coup d'Etat.
          Après 1851, Chenavard fait encore évoluer son projet jusque dans les années 1880, espérant toujours pouvoir réintégrer le Panthéon, malheureusement en pure perte. Cette évolution consiste en de nombreux remplacements de scènes, des anciennes par des nouvelles mais aussi de certains emplacements vers d'autres[3]. Cependant, c'est grâce au texte de Gautier que nous comprenons ce que fut le projet primitif de Chenavard : un programme tout imprégné des croyances philosophiques hétérodoxes exprimées par les intellectuels de la première moitié du XIXe siècle et dont la figuration en grand format n'a pas soutenu la réaction cléricale.
          Enfin, à la lecture de ce texte, nous pouvons être étonnés de voir Gautier défendre un projet décoratif bien éloigné de ses propres préoccupations esthétiques et un peintre qui n'a pas de mots assez forts pour dire sa haine contre l'art pour l'art - en effet, pour Chenavard, l'art est avant tout un moyen d'exprimer des idées dans l'intention d'éduquer le spectateur -. Cependant, en tant que critique émminent, Gautier s'est toujours senti investi d'une mission de prosélytisme pour le renouveau du grand art. Ne se lamente-t-il pas, dès l'introduction de son Salon de 1833[4], que "nous autres Français, blasés et viciés que nous sommes, nous n'avons de goût qu'aux prétintailleries et aux petites choses petitement faites." De plus, en 1848, en pleine ébullition révolutionnaire, il désire participer à la fondation de la "République des arts". Il est vrai qu'à cette époque, les préceptes de Saint-Simon sur la place de choix à donner aux artistes dans la société sont très en vogue, et Gautier peut écrire la diatribe suivante, dans le premier article de son Salon de 1848[5], il sait qu'il remportera des suffrages :

          "Artistes, jamais le moment ne fut plus beau [...] L'univers est à vous, le monde visible, le monde intérieur, les religions, les poésies et les histoires, les civilisations du passé, du présent et de l'avenir, tout ce que l'âme peut rêver ou concevoir [...] Soyez dignes du temps où l'homme a supprimé la durée, l'espace et la douleur, et fait travailler comme de vils esclaves la vapeur, le fer, la lumière et l'électricité. Si vous voulez, que seront à côté du nôtre les siècles tant vantés de Périclès, de Léon X et de Louis XIV ? - un grand peuple libre pourra-t-il moins pour l'art qu'une petite ville de l'Attique, un pape, un roi ? [...] Nous prenons enfin possession de notre planète. Les forces de la nature nous appartiennent ; bientôt elle n'aura plus de secret pour nous."

          Ainsi pour Gautier, qu'un artiste soit philosophe, idéologue, dogmatique ou simplement amoureux de la forme et de la couleur, il doit avoir sa place dans la société moderne, puisque toujours il produira des œuvres qui attireront l'œil, exciteront l'esprit et orneront les murs qui ne sauraient rester nus.
          Néanmoins, si on peut relever un profond clivage entre l'esthétique de Gautier et celle de Chenavard il est sûr qu'ils partagent le même intérêt pour la philosophie de l'histoire telle qu'elle a été édictée par les philosophes Vico, Herder et surtout Hegel (que Chenavard a rencontré dans sa jeunesse et qui lui fait part de sa croyance en la marche de l'humanité vers la liberté). Dans la première moitié du XIXe siècle, cette philosophie est dans tous les esprits et Gautier en est très marqué. C'est pourquoi il peut exprimer sans peine les idées de Chenavard. D'ailleurs il est à remarquer que quelques années plus tard, il reprend dans Arria Marcella une notion de l'histoire qu'il exprime une première fois dans sa description du Panthéon et qu'il a trouvée dans ses lectures de Goethe : dans le chapitre V, quand il décrit la grande composition centrale créée par Chenavard pour le pavement du bâtiment, il explique :

          "Coëthe [sic], dans son second Faust, suppose que les choses qui se sont passées autrefois se passent encore dans quelque coin de l'univers. Le fait est, selon lui, le point de départ d'une foule de cercles excentriques qui vont agrandissant leurs orbes dans l'éternité et l'infini : dès qu'une action est tombée dans le temps, comme une pierre dans un lac sans bornes, l'ébranlement causé par elle ne s'éteint jamais, et se propage en ondulations plus ou moins sensibles jusqu'aux limites des espaces. Ainsi, dans son étrange poëme, la guerre de Troie étend ses rayonnements jusqu'à l'époque chevaleresque ; la belle Hélène monte dans le donjon en poivrière du moyen âge. Lincéus, le gardien antique, veille du haut de la tourelle, et les jeunes Troyens se penchent aux créneaux d'une muraille à moucharabys. Euphorion, l'enfant mystérieux de la Tyndaride et de Faust, sautille entre le ciel et la terre, dans la prairie émaillée de pervenches.
          "Ce qui fait le passé, le présent ne peut-il le produire, lui aussi, et prolonger ses vibrations dans les siècles qui ne sont pas encore ?"


          Et dans Arria Marcella, la belle et jeune fille d'Arrius Diomède explique à Octavien :

          "[...] rien ne meurt, tout existe toujours ; nulle force ne peut anéantir ce qui fut une fois. Toute action, toute parole, toute forme, toute pensée tombée dans l'océan universel des choses y produit des cercles qui vont s'élargissant jusqu'aux confins de l'éternité. La figuration matérielle ne disparaît que pour les regards vulgaires, et les spectres qui s'en détachent peuplent l'infini. Pâris continue d'enlever Hélène dans une région inconnue de l'espace. La galère de Cléopâtre gonfle ses voiles de soie sur l'azur d'un Cydnus idéal. Quelques esprits passionnés et puissants ont pu amener à eux des siècles écoulés en apparence, et faire revivre des personnages morts pour tous. Faust a eu pour maîtresse la fille de Tyndare, et l'a conduite à son château gothique, du fond des abîmes mystérieux de l'Hadès."

          Cependant, au-delà de cette passion commune pour l'histoire et son développement, il est bien évident que c'est avant tout l'amitié qui l'unit à Chenavard qui amène Gautier à publier cette description de la décoration du Panthéon. Cette amitié forte qui lui permet de rentrer dans l'intimité de la création, de comprendre le discours des artistes et que son talent littéraire sait rendre à merveille visible à l'esprit.

          Le texte que nous présentons ici est la version publiée en 1856. Il est découpé en sept chapitres qui reprennent le découpage des articles originaux.
          Il présente d'infimes différences par rapport au texte paru dans La Presse en 1848 : Tout d'abord, toutes les terminaisons en -ens et -ans ont été remplacées en -ents et -ants. De plus, si quelques coquilles ont été corrigées, comme Henri Steine qui devient Henri Heine, de nouvelles se sont glissées, et Goëthe devient Coëthe.
          Nous avons respecté l'orthographe de la publication de 1856 et reproduit toutes les fautes, les erreurs et les coquilles en les signalant par un [sic] accompagné, tant que faire se peut, d'une note rapportant la version de 1848.

[1]Richer Jean, "Une collaboration inconnue : la description du Panthéon de Paul Chenavard par Gautier et Nerval", Archives des lettres modernes, Archives nervaliennes 3, Lettres Modernes n°48, Paris, 1963.
[2]Douphis Pierre-Olivier, "Le Poète et l'artiste-philosophe, une collaboration retrouvée entre Théophile Gautier et Paul Chenavard en 1848", Bulletin de la Société Théophile Gautier, n°23, 2001, pp. 21-36.
[3]pour cette question, voir mon article "La Philosophie de l'histoire de Paul Chenavard, l'œuvre d'une vie", Bulletin du Musée Ingres, n°74, mars 2002, p. 43-62.
[4]La France littéraire, mars 1833.
[5]L'Artiste, 22 avril 1848.

 

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

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