page créée le 4 janvier 2003
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Henri Rivière,
Sur les toits, 1902,
lithographie, H. 0,170 m x L. 0,200 m.
Un toit hérissé de conduits de fumée, hanté seulement
par deux matous de gouttière qui semblent jouer à se poursuivre.
Dans une échancrure de ce toit, quelques façades d'immeubles sont bien
reconnaissables. Puis, plus loin, des traits, des points figurent d'autres immeubles,
d'autres façades. Ils remplissent une mince bande horizontale qui s'étend
du bord gauche au bord droit de l’espace pictural. Dans cette économie
de moyens, cette bande est censée matérialiser une ville que bien
peu d’éléments permettent de nommer. Le détail des toits
en zinc disent qu’il s’agit d’une ville de la partie nord de la France. Quoi
de plus ?
Bien
sûr ! La silhouette de la tour Eiffel surgissant de l’horizon nous
renseigne sans aucun doute sur la ville.
Paris,
bien entendu !
Paris,
l’une des principales métropoles européennes du XIXe siècle et, par là,
du monde. Chantée, poétisée, présentée, représentée,
elle est pourtant tout autant haïe qu’adorée par les Parisiens comme par le reste des Français.
Dans
cette lithographie représentant une vue des toits de Paris, l’artiste Henri
Rivière (1864-1951) exprime cette ambivalence d'amour et de haine à l’égard
de sa ville d'origine. Il en fait un portrait sans concession et ce, même avec
l'économie de détails que nous avons dite. Il n'y a ici aucune idéalisation,
il s’agit bien d’une « tranche de ville », où les chats sont
les maîtres des lieux. D’ailleurs, ces deux matous ainsi que les conduits de
fumées expriment la qualité de la vie dans ce quartier. Grâce à eux, on devine
quelle est l’existence des habitants des immeubles. Un quartier populaire (certainement
Montmartre), où se croisent des vies ordinaires, voire miséreuses. Il y règne
des odeurs de soupe, de crottin de cheval, de tabac, d’alcool. Œuvres et désœuvrements
y sont le quotidien. On rêve de s’échapper, on revient toujours.
C’est
le lot d’Henri Rivière comme tant d’autres Parisiens. Ses escapades en Bretagne
– où il achète même une maison en 1895 – ne sont que temporaires et il retourne
toujours, comme aimanté, dans ce Montmartre gris et rouge.
Il
est vrai que la Bretagne n’est pas non plus une destination idéale. Le climat
est difficile, la vie y est dure, les Bretons ne sont pas toujours très
accueillants. De plus, les peintres sont rapidement revenus de leurs désirs de
primitivisme et dans les années 1890, Pont-Aven est plutôt une sorte de Mecque
pour peintres médiocres qu’un motif d’éternel réjouissement. Pourtant,
Henri Rivière trouve toujours en Bretagne des scènes qui le frappent. Dans ses
œuvres, il reprend les thèmes des peintres de Pont-Aven : la vie rurale,
les champs, la vie des pêcheurs, la mer. Dans la nature, il retrouve la
simplicité du peuple de Montmartre avec en plus cette sorte de candeur qui a
encore des relents de primitivité. Ici, on vit au grand air. Les gens ne sont
pas entassés dans des immeubles malodorants et mal éclairés et si
l’alcoolisme fait aussi des ravages, du moins meurt-on moins des maladies dues
au manque d’hygiène.
Ces
scènes de la vie quotidienne des Bretons sont pour Henri Rivière l’occasion
de créer de véritables suites de compositions qui montrent différents points
du pays, mais aussi les différences climatiques. Ainsi, entre 1897-1899, il
créée une série de seize lithographies intitulée La féerie des heures.
Grâce au titre nous comprenons ce qui a intéressé l’artiste : En Bretagne,
le temps change si rapidement qu’une journée semble connaître deux à trois saisons.
Il s’agit alors bien là d’une féerie à chaque heure renouvelée et non tous les
mois ou même tous les jours.

Henri Rivière, Le Soleil couchant, 1897-1899, lithographie, H. 0,600 m
x L. 0,240 m.
Au
travers de cet intérêt climatique on reconnaît de tout évidence
l’influence de Claude Monet et ses célèbres séries peintes entre 1890
et 1901. En effet, le grand peintre impressionniste a de la même façon trouvé
en Normandie ce que Rivière admire en Bretagne : les changements soudains
de climat, le vent qui tourne, les nuages qui passent, la lumière qui change,
les couleurs qui semblent vivre. Mais, plutôt que de rester sur le même motif,
comme Monet face à ses meules de foin, ses peupliers ou la cathédrale de
Rouen, Henri Rivière varie les points de vue. Il se fait moins artiste que
Monet en devenant plus documentaire car c’est autant le motif qui l’intéresse
que sa mise en page sur la feuille ainsi que la représentation du climat.
De
cette façon, il se fait l’élève fidèle des artistes japonais Hiroshige et
Hokusai. Ceux-ci ont autant été, dans leurs propres séries d’estampes – les
Cinquante-trois stations de la Tokaido (1833) du premier et les Trente-six vues du
Fuji-Yama du second (v. 1826-33) –, les
portraitistes des sites importants du Japon éternel que de la vie quotidienne
qui y évolue. Ces œuvres ont d’ailleurs été une grande source
d’inspiration pour de nombreux artistes français et principalement les
peintres impressionnistes et post-impressionnistes : Monet en était un
grand collectionneur et on sait combien il en est redevable tout comme
Vincent van Gogh ou Paul Gauguin.
Ando Hiroshige, Kawasaki, 3e station de la série des
Katsushika Hokusai, le mont Fuji se reflétant dans un lac, 1827, 35e
estampe
Cinquante-trois stations de la Tokaido. de la série des Trente-six vues du Fuji-Yama.
En
considérant les estampes d’Henri Rivière, on voit qu’il s’inspire largement
des œuvres japonaises dont il est un collectionneur avisé. Il tente d’ailleurs
de transposer dans ses propres productions les différents éléments de l’art
extrême-oriental : la fraîcheur des tons (en utilisant la lithographie
alors qu’Hiroshige et Hokusai utilisaient la gravure sur bois), les points de
vues étonnants, les compositions décentrées, l’étagement des plans et l’aplatissement
de la perspective; il accentue de plus la ressemblance en choisissant des formats
inhabituels en Europe : en hauteur (genre kakemono) ou allongés (oban).
D'autre
part, Henri Rivière avoue implicitement son
grand intérêt pour l’art japonais en donnant en 1902, une série de Trente-six
vues de la Tour Eiffel, dont est issue l’estampe Sur les toits. Cette
série est d’ailleurs de la part de l’artiste parisien autant un hommage qu’une
parodie de l’œuvre d’Hokusai. Une parodie, en effet, puisque dans ses compositions,
il ne montre pas les places de Paris dignes d'un intérêt touristique, mais bien
des paysages urbains (une thématique encore nouvelle au tournant du siècle)
d'une banalité presque affligeante. Une parodie, aussi parce que dans les deux
dernières décennies du XIXe siècle les japonaiseries sont un véritable lieu
commun autant dans l’art que dans la décoration – si bien qu’elles sont surnommées
« japoniaiseries » –. Pourtant, au-delà d’une simple parodie, la série
de Rivière est d’une grande poésie moderniste car elle représente le Paris des
petites gens et des petits boulots.
Et
toujours, surgissant de l’horizon, proche ou lointaine, la tour Eiffel qui tient
dans l’œuvre du Parisien le même rôle tenu par le mont Fuji dans l’œuvre du
Japonais. Toutefois, bien plus qu’une indication géographique, elle est un centre,
un pivot autour duquel tourne l’artiste et, avec lui, la ville et finalement
le monde entier.
Grâce
à cette série, nous comprenons que la tour Eiffel, qui, en 1902, n’a que
treize ans, est rapidement devenu l’emblème de la ville de Paris. Elle a bien
entendu acquis ce titre, plutôt que tout autres monuments de la ville, grâce
au même fait qu’Henri Rivière met en scène dans ses compositions : sa
prépondérance dans le paysage parisien. Il est
d'ailleurs évident qu’il préfère montrer la tour Eiffel plutôt que la basilique du
Sacré-Cœur (que l’on peut aussi voir depuis de nombreux lieux) parce
que la première est le symbole du progrès de la technique, c’est-à-dire des idées
qu’il partage, face à l’obscurantisme de la religion catholique justement
symbolisé par le Sacré-Cœur, construit en 1871 pour commémorer l’écrasement de la
Commune.
Ainsi,
dans l’œuvre de la première moitié de sa vie, Henri Rivière privilégie deux
thèmes principaux, Paris et la Bretagne. Ils peuvent être considérés comme la
représentation des deux pôles entre lesquels l’être humain est partagé et que
Charles Baudelaire a mis en vers : le spleen et l’idéal. D’un côté, le
Paris de l’exploitation capitaliste, des conditions de vie inadmissibles et
des combats politiques et sociaux, de l’autre, la Bretagne, naïve jusque
dans ses superstitions, le pays de la mer, et donc de la liberté, où les hommes
vivent au gré des éléments.
Biographie
1864 Naissance d'Henri Rivière
1881 Premières vacances en
Bretagne à St-Briac
1882 Secrétaire du journal du
Chat Noir jusqu'en 1885
1886 Travail au théâtre
d'ombres du Chat Noir jusqu'en 1896
1890 Réalisation de la première
série, Paysages bretons (quarantaine de gravures sur bois)
1895 Epouse Eugénie Ley,
déménage de Montmartre pour le Bd Clichy
Achète une maison de campagne à Loguivy
1896 Fermeture du Chat Noir
1897 Nommé président du
Cénacle (Club d'amateurs d'Art Japonais)
1899 Réalisation de la série
La Féerie des heures, commencée en 1897 (seize lithographies)
Réalisation de la
série Les Aspects de la nature, commencée en 1897 (seize lithographies)
1900 Réalisation de la série
Le Paysage parisien (huit lithographies)
1902 Réalisation de la série
des Trente-six vues de la tour Eiffel, publiée en portfolio
1906 Réalisation de la série
Au Vent de noroît (quatre lithographies)
1912 Décès de son frère
cadet
1917 Passe l'été en Savoie et
en 1918
Réalisation de la série
Le Beau pays breton commencée en 1898 (vingt lithographies)
1921 A partir de ce moment, vit l'hiver
à Paris et l'été en Provence
1943 S'installe en Provence.
Décès de son épouse
Emménage en Dordogne chez des amis
1945 Réintègre son appartement
parisien. Dicte ses mémoires
1950 Problèmes de santé
1951 Décès
pour en savoir plus : Henri Riviere (très bon site des Amis d'Henri Rivière)
pour en savoir plus sur les matous de cette estampe : ici
critique de l'exposition Henri Rivière, La Bretagne en couleur, au Musée
départemental breton de Quimper (21 juin – 21 septembre 2003) : ici