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VIII
Prenons
dans notre main le monde de l’art. Embrassons de l’œil
le génie national des races, et, pleurant la tristesse de tant
de décadences, pesons l’œuvre de paix des peuples.
L’Italie, –
hélas !
L’Espagne court
après Dubufe.
La Suède a un peintre,
M. Hocket, qui dans le jour boréal d’une chapelle laponienne
a groupé de façon savante la Prière, l’Attention,
la Famille, la Maternité en action.
Le Pérou montre
un coloriste : M. Mérino.
L’Allemagne possède
Kaulbach et Cornélius. – Elle possède M. Knaus, ce
talent attendri et comique, plus habile, plus sérieux, que le talent
de M. Induno ; M. Knaus, ce rieur de tant de goût et de tant de
sentiment, qui, parmi, la bande crapuleuse des pitres, jette, comme une
fleur blanche, l’apparition virginale d’une fille aux longues
tresses ; M. Knaus dont l’œuvre à deux faces marie,
dans un coloris plaisant, sous une touche finement franche, Wilhem
Meister à la farce des Saltimbanques.
IX
L’Angleterre…
Tout d’abord, la peinture anglaise ne vous semble-t-elle pas, dans
son ensemble, une peinture singulière, conventionnelle en dehors
des conventions, des traditions et des exemples de la peinture de tous
les peuples et de tous les siècles ? Elle a "changé
tout cela," comme le médecin de Molière. Elle se cherche
hors d’elle-même. Elle est peinture à l’huile,
et elle s’est imaginé d’appeler à son aide les
recettes, les ressources et les habiletés de la peinture à
l’eau. Elle tient les larges brosses des Espagnols et des Italiens
; les voilà devenues en ses mains pinceaux de martre, bon à
promener l’aquarelle sur le bristol. Tous les chefs-d’œuvre
lui montrent le calme et l’harmonie des tons juxtaposés,
et toute la peinture anglaise est une peinture faite de glacis, de retour
de main, de balayures, de touches piétinées, de repentirs
et de remaniements de couleurs. Des travaux qui se croisent et se surmontent,
des teintes épongées puis rallumées, il naît
un nuage et une fonte de tons petillants, une menteuse irradiation de
pierres fausses ; on dirait un lavis à l’huile qui cherche
le miroitement d’un buvard écossais.
D’où vient
le mal ? des mauvais conseils du soleil de l’Angleterre, et de la
riche et transparente carnation anglaise. Chaque pays a pour palette,
palette animée vivante, le teint de ses femmes et les jeux de sa
lumière. Mordus de soleil, mordus d’ombre, les épidermes
du Midi amènent le peintre à exagérer les noirs,
à violenter les oppositions. Mais comment oser des préparations
solides, des bistres francs devant ces chairs de lait rosé, devant
ce satin vif éclairé par des reflets et des rappels de jour,
en ses plans les moins lumineux ? Comment oser une accentuation forte
et nette devant les innocentes caresses de ce soleil sans hâle,
qui semble laisser tremper tout ce qu’il n’éclaire
pas dans le mol azur d’un clair de lune ? – Aussi ne faut-il
guère espérer d’ici à longtemps, – à
moins qu’un beau jour la terre ne change de place, et l’Angleterre
de climat, – d’autres peinture anglaise que les froids papiers
peints de Maclise, les miniatures des Hunt et les spirituelles porcelaines
des Mulready.
Considérée
en son esprit, la peinture anglaise semble une morale en action tempérée
d’humour. Elle semble avoir tout son public en la Cité,
et mettre son honneur à distraire, leurs affaires faites, les honnêtes
négociants, comme les distrairait un vaudeville court, vertueux
et gai. Elle fait son profit du ridicule, du plaisant, du caricatural.
Elle se gare du solennel et du dramatique, et ne touche à l’histoire
que par les scènes privées. C’est une peinture de
chambre, d’intérieur de famille, une gaie célébration
du Home ; c’est un art d’observation et de malice,
ambitieux de l’applaudissement du sourire. Le roman honnête
et le comique, Hogarth et Goldsmith, voilà son lot, tels sont ses
maîtres.
Nous allions oublier un
troisième maître de l’école anglaise, celui
qui a formé son peintre le plus populaire : ce maître-ci
est la Fontaine, et son élève est M. Landseer.
L’animal n’est
qu’une bête chez nous. Nos animaliers le peignent
sans l’estimer. Ils le surprennent dans le flagrant délit
d’une pose, s’en empare et le livre au public. Si par hasard,
ils font de lui un personnage, ce n’est qu’un personnage de
comédie, avec lequel ils dérident les femmes, les enfants
et les grands enfants. – En Angleterre, où une loi d’une
charité tout égyptienne attribue à l’animal
une sensibilité, où le turf attribue au cheval un amour-propre,
et où le maître attribue un bon sens à son chien,
– l’animal n’est plus seulement pour la peinture une
étude ou un bouffon ; le peintre lui donne une raison et un sentiment.
C’est ainsi que, chez le fablier anglais, chiens, chevaux,
perroquets, ânes et singes, observés moralement, sont appelés
à l’honneur de composer des tableau sérieux. Où
nos animaux sont spirituels, les animaux de M. Landseer sont humains.
Ils sont ces moralistes à poil et à plumes que faisait parler
le bonhomme ; et toute la ménagerie domestique de M. Landseer semble
braire, glousser, hennir, japper un o muthos deloi
oti.
X
La
Belgique nomme avec orgueil un Sneyders vigoureux et solide, – M.
Stevens ; un Abraham Bosse, poli, habile, spirituel, – M. Willems.
Elle nomme avant tous celui-là de ses fils qui vient de retrouver
le moyen âge.
Ne rions pas. Le moyen
âge était perdu. La peinture avait beaucoup voyagé
à sa recherche ; et l’école française de 1830
avait fait pacte avec le romantisme des lettres pour restituer aux générations
modernes l’image de cette grande époque et de ce grand art,
si bien oubliés par Louis XIV et par Poussin, par Louis XV et par
Boucher, par la Révolution et par David. La peinture, malheureusement,
ne toucha au moyen âge que par le côté dramatique.
Elle s’attacha plus aux faits qu’aux hommes, aux catastrophes
qu’à la vie sociale. Elle fut éblouie par les cuirasses,
les étoffes, l’éclat et la bizarrerie des costumes.
Elle harnacha des chevaux, assit dessus des miniatures de manuscrit, et
les lança à ces batailles de fer où tombaient les
Téméraires. Ou bien encore, parmi le fracas des lignes et
des couleurs, elle lâcha quelques fous bariolés ; –
elle crut, cela fait, que le moyen âge s’était levé
et marchait.
Voici qu’un Anversois,
ayant à sa porte toutes les leçons du moyen âge, toutes
ses recettes, toutes ces merveilles, les confidences de Van Eyck et les
conseils de Memling, nous redonne un moyen âge tout neuf, un moyen
âge rassis, calme, civil, et tout étudié dans sa bonhomie
et sa flamande narquoiserie. Il exhume et il ressuscite le grand acteur
inconnu de ces temps, ce père des Frondes, cet aïeul des tiers
états, ce vivant de bonne santé et de bon courage, gardant
ses villes, prêtant aux rois, gagnant, priant, et « se guabelant
: » le Bourgeois. – Ainsi est retrouvée, bien après
la chronique politique et batailleuse des peuples, la chronique sans prix
de leurs mœurs ; et ces livres, qui s’appellent le Ménagier
de Paris, viennent éclairer d’un jour nouveau Froissart
et Commines.
M. Leys est entré
au plus profond, au plus vrai, au plus intime, au plus privé des
joies et des douleurs des bonnes gens du quinzième siècle.
Ses figures semblent portraits. L’on jurerait qu’il groupe
de souvenir les familles et les amis, et qu’il habille, de l’habit
même que jadis ils portaient, tous ces morts et toutes ces mortes
revivants. Et non seulement il retrace le type, et l’allure, et
les façons de corps du temps ; mais l’ironie même qui
rit tout bas sous la foi du moyen âge, Rabelais qui nargue l’Evangile
en sourdine, et Panurge qui moque l’Amour, il a interprété
délicatement ces délicates choses. Il a mis aux faces balourdes
des moines qui nasillent l’office des morts un rictus de raillerie
; il a fait des vieillards assis regardant, sous les remparts, passer
la procession des tendres deux-à-deux, comme les caricatures de
la Médisance.
C’est cette intelligence
du moyen âge, descendue ou plutôt montée jusqu’au
détail de ses idées ; c’est cette restitution de ses
côtés humains, qui sont le mérite propre des pinceaux
de M. Leys. C’est cela qui donne à la Belgique, cette banlieue
de la France, vivant de nous et de nos œuvres, un véritable
peintre d’une originalité autochtone.
XI
La
France, – et ce sont deux français très-peu chauvins
qui parlent, – la France est aujourd’hui la grande école
de peinture, la gardienne du feu sacré. Elle est le Portique où
se disputent les systèmes, l’atelier où les procédés
s’élaborent ; elle est la grande nation de l’art, la
patrie de deux grandes renommées : M. Ingres, M. Delacroix.
M. Ingres est peut-être
le peintre dont le pied de peinture s’est payé le plus cher,
lui vivant, depuis que la peinture est. Son talent est reconnu par toutes
les écoles, par ses ennemis, par ses amis. Il a enchaîné
au char de sa gloire peintres, amateurs, public, critiques même.
C’est le dictateur de la ligne, un Raphaël ressuscité,
qui exige, pour la montre de son œuvre, l’apothéose
égoïste d’une tribune de Florence.
Raphaël ! à
ce nom la ligne, toute la ligne, ses élégances et ses puretés,
et ses virginités, le trait divin presque, la conquête humaine
du Beau, et la tranquillité, l’immortelle harmonie, la sérénité
paisible, et le caprice ondulant, et le serpentement amoureux de la forme,
et la greffe naïve de l’art gothique sur l’art païen,
l’Ascension chrétienne de l’Antique ! Cet hymne et
ce chant, cette merveille et ce miracle, vous croyez les retrouver sous
ce crayon glorifié : las ! vous ne trouverez qu’un crayon
appliqué, laborieux, peiné, expert en raccourcis, mais asservi
au terre-à-terre des figurations d’ici-bas ; vous ne trouverez
qu’un dessinateur, vous retrouverez le modèle ! Dites, Vinci,
si les mains fameuses de ses femmes sont les dignes sœurs des mains
de votre Joconde ? si ces bouches fermées respirent ce
sourire qui sourient dans vos toiles les lèvres aimées de
vos maîtresses ? Dites, Raphaël, si M. Ingres promène
autour des galbes enchantés la caresse et l’enchantement
de votre contour, dites s’il a retrouvé cette prison aérienne
et magique où tous deux vous enfermiez, pour les siècles
futurs, les filles célestes de votre foi, de votre imagination
et de votre cœur ? et dites encore si le dessin est cette chose de
dessiner correctement un nez, et si du dessin vous n’aviez pas fait
le poëte de la ligne ?
Oui donc, M. Ingres est
un dessinateur, un dessinateur incontestable ; mais le sentiment du dessin,
la vie morale que les anciens lui soufflaient, la beauté intelligente,
le baiser de Pygmalion dont ils animaient sa froideur marmoréenne,
cette élévation du type dont ils faisaient sa victoire et
sa proie la plus désirable, – où les trouvez-vous
chez M. Ingres ? Est-ce en ces images muettes de femmes, en ces bustes
froids, en ces physionomies silencieuses, en ces portraits morts, de si
loin dépassés par le portraitiste Coignet ? Est-ce en ces
miniatures dérisoires des aristocraties et des beautés de
la femme, en ces précieuses calomnies où le poignet
engorgé affecte les emmanchements plébéiens, où
l’ovale fluxionné est déformé par les bajoues
morbides, où la pommette est fardée de violet, où
la figure ne tourne ni ne rondit, enduite d’un contour à
l’autre d’une teinte plate, sans modelage de tons ? fac-simile
de la linéature, et non miroirs vivants du visage et des rayonnement
de l’âme !
M. Ingres a mieux réussi
à reproduire la face de l’homme, moins mobile, moins renouvelée,
et d’une expression moins fugace que la face de la femme.
Le portrait de M. Bertin,
cette droite et claire raison saisie dans une pose de vulgarité
robuste ; le portrait de Chérubini, ce patriarche penché
sous la gloire et sous la bénédiction de sa Muse, seraient
deux beaux portraits si la vie de la chair n’y était glacée
par cette déplorable peinture porcelainée, hostile à
toute coloration animante. A ce défaut se joignent, dans les autres
portraits de M. Ingres, l’excessive curiosité de l’accessoire
; et l’on dirait que, parfois, le but préféré
du portraitiste est d’être le Memling d’un bras de fauteuil,
d’une lorgnette ou d’une broderie.
Que si nous parlons du
coloris de M. Ingres, c’est que M. Ingres n’a pas fait à
la couleur une renonciation franche et complète. Comme Carrache
guéri des pompes matérielles de sa palettes, il ne s’est
pas mis résolûment au régime du blanc et du noir.
M. Ingres est beaucoup moins détaché de la couleur qu’il
ne le croit lui-même. S’il est revenu pour toujours de cette
belle erreur, la Chapelle Sixtine, que lui avait conseillée le
Concile du Titien, il a des tendances dissimulées et sournoises
au rose et au violacé. Il aime peindre frais. Ne nous lapidera-t-on
qu’à moitié si nous déclarons que, pour nous,
ce coloriage cœur-de-rose de M. Ingres est une déplorable
manie ? Nous lui préférons encore ces tons jaunâtres
du poirier, employés dans les mosaïques en bois, qu’affectaient
les premiers portraits et les premières études de M. Ingres.
Exceptons toutefois une étude de femme nue, assise sur un lit,
vue de dos, toute entière dans la demi-teinte : le maître
du clair-obscur, Rembrandt lui-même, envierait la couleur ambrée
de ce torse pâle.
Ainsi pourvu, le goût
de M. Ingres emporte volontiers son étude vers les Vénus
aux charmes révélés, les belles déshabillées
sur les tapis de pourpre, l’étalage de la chair, le régal
sensuel fourni aux yeux par les couleurs vierges du Titien, les Anadyomènes,
les déesses enfantées d’écume, habillées
d’air, les nymphes vautrées dans les clairières ;
– et ce lui est un sujet familier et cher que d’exposer des
odalisques fleur-de-pêcher sur des damiers à cases bleues
et rouges. Singulières et malheureuses amours d’un dessinateur,
et d’un dessinateur spiritualiste ! Quand Michel-Ange a des fantaisies
pareilles, il cherche à signifier dans une musculature colossale
et divine quelque énorme volupté, une bestialité
olympienne, les géants embrassements d’une fille de la Terre
et d’un Jupiter emplumé ; mais ce n’est guère
là, je pense, l’ambition, ni même l’affaire de
M. Ingres.
Sortez M. Ingres du portrait
ou de l’académie, vous aurez la mesure de son talent avare.
M. Ingres ne tire rien de lui. Il se demande lui-même au passé.
Il extrait péniblement son œuvre des chefs-d’œuvre.
Il cherche son âme et la glane à la sueur de l’effort.
Sa naïveté est un souvenir, son caractère un archaïsme.
Il supplée au génie par la patience, au don par la conscience.
Mis face à face avec l’histoire, M. Ingres appelle vainement
à son secours une certaine sagesse d’ordonnance, la décence,
la convenance, la correction, et cette dose raisonnable d’élévation
spirituelle que demande un public élevé au collège.
Il sème les personnages autour d’un centre d’action.
Il les place sans les grouper. Il jette çà et là
un bras, une jambe, une tête parfaitement dessinés, et il
croit sa tâche finie quand il a assemblé des formes. Il ignore
absolument l’art de meubler une toile, d’intriguer plastiquement
une scène historique, d’intéresser au fait les individus
de planton dans sa composition, en sorte que ces réunions isolées,
pour ainsi dire, ont le lien insuffisant de ces banquets de souverains
de l’Europe figurés en cire.
M. Ingres n’est
grand, il ne touche presque au religieux que dans son Saint Symphorien,
cette jeune et belle statue de la Résignation, calme dans la furie
ambiante. – Mais que je voudrais mener flairer un à un à
l’engouement public les petites tableaux de genre de M. Ingres !
que je voudrais le mener à la suite du peintre, dans la famille
des rois, et l’alcôve des légendes, chez Henri IV et
chez Francesca ! La belle école ! Comme M. Delaroche, le metteur
en scène inimitable, tirerait de là de précieuses
leçons ! Comme M. Meissonier y apprendrait la peintures des étoffes,
et M. Leys le sentiment historique !
Qu’ajouter ? Un
mot. – Il est dans tout le siècle d’immenses réputations
bâties à l’amiable par toutes les impuissances, et
dont toutes les envies se servent, comme de massues, pour assommer les
vraies gloires.
XII
En
face de la royauté de M. Ingres se trouve la royauté de
M. Delacroix, royauté moins assise et moins officielle, plus fondée
sur la reconnaissance des gens du métier que sur l’idolâtrie
du public.
L’action est le
génie, le démon de M. Delacroix. Dérober
le geste, ravir la silhouette animée de la créature, conquérir
le mouvement ; jeter, captive, sur la toile la mobilité humaine
; pousser le tableau à cette violence des choses : le drame ; remuer,
agiter, enfiévrer la ligne, comme pour dépasser dans l’imagination
du spectateur le moment, la seconde, où la vie du fait a été
subitement figée, pour ainsi dire, – voilà les inspirations
et les ambitions de M. Delacroix, sa voie et son renom.
Il semble que le pinceau
de M. Delacroix ait été gagné des convulsions sacrées
que Tanger promène par ses rues : de ses personnages, rien ne repose,
nul membre ne dort ; ceux-là mêmes qui seront assis seront
assis en des attitudes révoltées ; les bras détachés
du torse protesteront contre l’apaisement des lignes inférieures,
et le peintre cherchera à faire de ces mains d’acteurs, précipitées
en avant, comme la parole du mouvement. Ces mains furieuses, ces enseignes
de la passion, vous les retrouverez déployées par tous les
tableaux de l’exposition de M. Delacroix ; et le souvenir vous revient
involontairement, à le voir, de ce Maturino gardé par un
musée de Belgique, où, dans la nuit d’une vieille
toile, des mains, des mains seules, s’attaquent, crispées.
Aussi M. Delacroix n’est-il
jamais plus à l’aise que parmi les grandes bousculades héroïques,
les ruées frémissantes des populaces, les mêlées
des orgies sanglantes. Nul ne l’égale, ce peintre plein de
ces dieux que Rome appelait les dieux tumultuants, alors qu’il
s’agit de lancer la Liberté au feu des grandes émeutes,
les faubourgs à l’assaut des Conventions, les bandes d’assassins
à la gorges des évêques ; et c’est de pinceaux
grisés de sang, de poudre, de clameurs, qu’il déchaîne
les tempêtes d’hommes, qu’il peuple une toile de désordre,
qu’il fait onduler la confusion des têtes, qu’il détaille
et qu’il fond ensemble l’infinie gesticulation des foules,
qu’il retrouve le pêle-mêle et le choc, et le heurt,
et le coudoiement d’un millier de fureurs !
Au drame humain M. Delacroix
associe une nature dramatisée ; les collines mornes, les ciels
désolés accompagnent les Christs au tombeau ; entre les
mers lourdes, les flots morts, les firmaments de plomb, se débat,
errante, la faim des naufragés.
Ce mouvement qu’il
prête à tout ce qu’il touche, M. Delacroix le garde
du fini et du précis ; il semble craindre qu’il ne s’envole,
qu’il ne déserte son œuvre, s’il s’essayait
de trop l’écrire, s’il attentait au premier élan,
à la liberté originelle du geste jeté. Nourri des
poëtes, il ne formule leurs rêves que dans le nuage de l’ébauche,
baignant et noyant leurs créations dans la pâte molle, n’osant
qu’une esquisse des matinales amours et du balcon de Vérone,
leur laissant le manteau de la demi-nuit, le voile flottant de la demi-aube.
– – L’intention spiritualiste de cette manière
est digne de remarque chez un peintre coloriste.
Coloriste, M. Delacroix
est un coloriste puissant, mais un coloriste à qui a été
refusée la qualité suprême des coloristes : l’harmonie.
Il est peu de tableaux de M. Delacroix où l’on ne trouve
des morceaux francs, d’heureux contrastes, de belles oppositions.
Mais en quelle toile a-t-il eu ce merveilleux équilibre, cette
heureuse cadence étendue qui se balancent, ce bain général
et pondéré de lumière, cet éclat reposé,
auxquels sont parvenus les grands maîtres ? – Assurément
M. Delacroix est un coloriste, mais il est un coloriste froid, plus porté
par le tempérament de sa palette aux crucifix de Rubens
qu’à ses œuvres chaudes et radieuses, le Saint Bavon
de Gand, le Saint Chrysostome de Grenoble. Laissez de côté
ses premiers tableaux, tout assombris des noirs de Géricault ;
exceptez de son œuvre la Médée et quelques
parties du Trajan, peintures blondes et ensoleillées :
et regardez tout le reste : prenez, par exemple, la Noce juive,
placez un Decamps à côté de la Noce juive
: vous demeurerez convaincu que jamais le soleil d’Afrique n’est
descendu emplir la toile d’un fluide d’or.
Une affection systématique
pour le rouge, le brun, le bleu foncé ; des lumières métalliques
de blanc d’argent ; l’exclusion des tons tendres ; le malhabile
emprunt au Véronèse des brocarts jaunes et roses ; des couleurs
crues trop entières, et non rompues ; des fonds chargés
et durs, – donnent à la peinture de M. Delacroix une gamme
sourde, un papillotage brutal, qui ne sont d’un grand et d’un
heureux effet que dans les scènes de nuit, dans les tragédies
aux flambeaux, dans le Valentini et dans l’Evêque
de Liège ; et devant ces deux toiles, le regret vous prend
que M. Delacroix n’ait pas tenté de traiter en grand le Nord
et la Nuit. – M. Delacroix n’empâte pas comme les Espagnols
; il n’a pas hérité non plus des coulées de
couleur de Rubens. Son travail est de préférence un glacis
égratigné d’une pâte lumineuse ; sa touche,
une touche pénible qui n’est jamais carrée et se complaît
à d’ingrates hachures. Parfois, comme dans le Massacre
de Scio, ses têtes à peine lavées d’huile
colorée, il les tatoue de mouches bleu, vermillon, cendre verte,
un pointillé multicolore qui s’assemble à distance,
mais qui donne aux chairs un scintillement nacré.
Quand des toiles de M.
Delacroix le regard se porte vers les toiles d’un homme nouveau,
vers les toiles d’un coloriste, plus coloriste que M. Delacroix,
plus savant, plus adroit, plus rompu aux difficultés, plus maître
des procédés du métier, plus familier avec la main
des maîtres qu’aucun autre de ce temps ; quand le regard se
porte vers ce Fauconnier, le plus beau morceau de couleur qui
soit sorti d’un atelier depuis 1830, – il arrive que l’on
demande pourquoi M. Delacroix a gardé sa place, et pourquoi M.
Couture ne la lui a pas enlevée. Pourquoi ? parce que, malgré
des défauts et des erreurs, M. Delacroix, – un grand talent
qui vaut qu’on dise de lui un grand mal , – M. Delacroix est
l’imagination de la peinture du dix-neuvième siècle
; parce que son Dante et Virgile est une des plus hautes compositions
de notre époque ; parce que M. Delacroix est notre seul coloriste
de grandes machines, notre seul plafonnier ; parce que, si M.
Delacroix n’était pas l’élève de Rubens,
M. Delacroix triompherait dans la postérité comme il triomphe
dans son temps.
XIII
Tous,
et les plus grands et les plus célèbres, et les plus habiles
et les plus indépendants de notre école et de notre siècle,
tous nourrissent d’exemples. Du Pérugin à Watteau,
chacun a choisi son patron, et vit dans la clientèle et la servilité.
Où est le style
? ce je ne sais quoi de particulier et de frappant où se reconnaissent
les maîtres ; cet accent qu’ils portent en eux et qu’ils
prêtent aux choses ; cette vue neuve de la création ; le
style ! ce sceau rare et merveilleux, cette marque d’invention,
de propriété, de personnalité ; cette franche et
inimitable signature du génie !
Un seul, parmi la foule
choisie, ne relève que de lui ; un seul, parmi tous, a le style
; et par cela un seul, selon nous, est appelé à prendre
place dans l’immortalité à côté des maîtres.
Decamps est le maître
moderne, le maître du sentiment pittoresque. Il a doté le
tableau de chevalet de l’énergie historique. Il a trouvé
la nouvelle formule plastique de la nouvelle histoire d’Augustin
Thierry. Il a descendu à des personnages de miniatures la grandeur
michelangelesque. Il a rallumé le soleil de Rembrandt au foyer
de l’Orient. Il a été le dessinateur superbe de l’Hercule
juif. Il a été le paysagiste épique. Il a été
le poëte comique et profond de l’instinct et de la malice de
la bête. Son D C puissant, au bas de trois coups de crayon ou de
brosse, est la griffe du lion.
Il s’est trouvé
des gens qui, dans cette riche intelligence, dans cette hardie compréhension,
dans cette admirable organisation artistique, n’ont vu ou n’ont
voulu voir qu’un homme de métier, disons leur mot, de ficelles.
Dans cette prodigieuse interprétation de la nature, qui est l’œuvre
de Decamps, ils ont vu, quoi ? – des frottis secs. Cela qui n’était
que son moyen a été déclaré, sans appel ni
recours, son but : et la critique malveillante, et le public, qui l’écoute,
ont fermé les yeux devant cette âme de la nature, qui montait
et jaillissait de ces travaux, de ces recherches, de ces inventions d’une
main savante.
Et cependant, voyez :
c’est la vie du ciel ! Les petites caravanes paresseuses de nuages
blancs, par l’éther implacable ; les courses folles des nuées
échevelées ; les longs déroulements, et les lourdes
marches et les figurations titanesques des nuages solides ; et les firmaments
balafrés, barrés, rayés, et les zébrures terribles
; les vapeurs humides qui s’élèvent de la terre, à
l’heure de son éveil ; le rayonnement pacifique du midi ;
et le soir, et ses voiles de gaze ondulantes lutinés par l’haleine
des nuits ; et le glaive de feu de l’orage, – se rendent à
ses pinceaux vainqueurs, surprenant ces images de l’infini, comme
le surprend le daguerréotype de Macaire.
Que du ciel la peinture
de Decamps descende à la terre – la magnifique traduction
! l’infinie perspective ! C’est d’abord une croupe énorme,
la barrière d’un monde. Les monts sont collines, les rocs
se mamelonnent à l’horizon lointain. Puis roule lentement,
par les plans étagés, le torrent des lignes insoumises,
jusqu’à ce coin tranquillisé, qui est le proscenium
du tableau et le rendez-vous de son intérêt. Et là
encore, tout sera grand, par l’aspect sculptural que le maître
sait donner à tout. Decamps prête un caractère à
son décor comme à ses personnages. L’arbre sera rameux
; il se profilera dans toute son armature ; il percera sa feuillée
avare d’un faisceau de nervures accentuées qui se dresseront
contre le ciel comme les cent bras de Briarée, – mouvement
de l’immobile matière. Au dessous de l’arbre, il ne
dédaigne rien, vivifiant dans sa toile le grain de sable et le
fétu, s’arrêtant aux moindres accidents du terrain,
pourléchant ses rugosités brutes, prêtant une figure
jusques aux cailloux du chemin ; – travail patient et inspiré,
par lequel Decamps conquiert la physionomie de la localité, du
pays, du climat ! Il va, il cherche, il s’inquiète aussi
de percer et de peindre l’âme inerte de la nature, cette vie
latente, ce reflet d’action qu’elle emprunte à l’universelle
action des êtres ; et la nature, en l’œuvre de Decamps,
est ce conte de fée, où, tout à coup guéris
de leur catalepsie, affranchis du mauvais sort que Dieu leur jeta, l’arbre
sent, le rocher parle, l’eau chante.
Ce mur, ce mur blanchi
et reblanchi de chaux vive, mangeant les yeux, usant le soleil, –
les pinceaux de Decamps le truellent ; ils le maçonnent, ils le
crépissent ; le chiffon, le grattoir, le bouchon et le couteau
à palette, ils appellent tous les aides de la pratique. Et soudain
le mur, le mur lui-même, est tout entier sur la toile, calciné,
lézardé, grenu, poreux, suant des micas, rougi par des esquilles
de briques, émeraudé par d’humides suintées,
les pieds roux de fumier, baveux d’immondices ; un mur en personne
naturelle, confessé tout entier, contant toute son histoire, toute
sa vie de pluie et de soleil ! – Et faut-il une ombre sur ce mur,
une petite carnée d’outremer la fera lumineuse et transparente,
comme il convient à une ombre faite sur un tel mur, par un tel
soleil. Même l’ombre franche, l’ombre crue, l’ombre
sous cette porte, elle sera l’ombre qui est ; et des glacis, et
des lavis, et des frottis, il sortira, non une nuit partielle, mais une
défaillance de lumière, noyée et ensevelie dans la
poussière dorée du jour, sans que le maître ait sacrifié
une arrête, une solidité, une vigueur !
Pour meubler ses paysages
de France, Decamps s’empare du gamin, du routier, du mendiant, du
paysan, – toutes gens qu’il sait habiller du dessin carré
et cerné de Chardin, le grand costumier moderne. – L’Italie,
la Grèce, L’Asie, les terres chaudes et brûlées,
favorites du soleil, il les peuple des canéphores aux lignes sévères,
des Turcs immobiles et graves recueillis en leur paresse comme en une
prière, des Arnautes au profil indien, des éphèbes
aux beaux membres ; des femmes voilées, ombres silencieuses du
Repos et la Rêverie molle ; des marmots demi-nus, aux yeux fiévreux,
globes de jais qui nagent en leur orbite ; des cavales blanches piétinant
dans les gués roses, des truies noires du Latium qui s’accroupissent
dans l’ombre, des tortues lentes, des cigognes perchées sur
les ruines, sentinelles d’argent. Et de ce kaléidoscope,
et de cet arc-en-ciel, et de ce royal vestiaire d’Arlequin, –
l’Orient, – comme il a fait son bien et son douaire ! Ce ne
sont, par ses toiles, que tendres, vives et gaies couleurs, que fanfares
et pétillements, de vermillon, de jaune d’or, de cendre verte,
riant dans l’harmonie fauve de l’ensemble. Les beaux éclairs
de ton, ramenés au ton général par les blancs-jaunes,
reliés entre eux par les contours et les ombres brûlés
de terre de Sienne ! Et de cette palette un jour s’échappe
tout un écrin, ces Anes d’Asie, brillants, étincelants
d’une poudre de perle, de topaze, de rubis et de diamant, le chef-d’œuvre
de cette peinture agatisée que tous cherchaient alors : Delacroix
et Bonington et Isabey ; – et de cette palette reposée, un
jour s’envole une merveille des merveilles : le Boucher turc.
A Decamps, le village,
la ferme, la cour et la basse-cour, le fumier, et la masure, et la loque,
l’écurie, l’auge, la bauge et le chenil ! A Decamps,
la chasse ! la perdrix au blé, le canard au marais ! la quête
et l’arrêt ! A Decamps, le chien ! chiens de plaine, chien
de bois, – et les bassets tors !
A Decamps, le singe, la
Comédie simiesque ! et macaques et guenons – une ménagerie
de grimaces ! – habillés ou déshabillés, coquettes
ou pétrins !
A Decamps, le choc des
peuples et des hordes ! Les harnachements sauvages, les catapultes grossières,
les chars barbares, l’anarchie de carnage de la guerre en enfance
; les cirques bornés par l’accumulement des montagnes, le
sang qui brunit le terrain de cuivre, montant voiler le firmament de la
pourpre de ses fumées ! A Decamps, trois armées qui se broient,
deux mondes qui se dévorent ! A Decamps, la Panique poussant dans
le ravin la défaite trépidante. A Decamps, les roulées
d’hommes, de chevaux et de bœufs, emportant dans le flot de
leur terreur le désespoir des femmes !
A Decamps, la Bible !
les pierres énormes semées sur la terre pour le sommeil
des Jacob ! A Decamps, les peupliers et les amandiers maigres des montagnes
de Galaad ; les citernes économes auprès desquelles s’aplatissent
les chameaux ismaélites, chargés d’aromates A Decamps,
le troc des Joseph contre vingt pièces d’argent ! A Decamps,
les cavernes profondes où Israël fuyait Madian ; les roches
d’Etam, où son douzième juge reposait sa force !
A Decamps, les travaux
du Nazaréen, la mâchoire du poulain d’ânesse,
les milles hommes tués à Lechi, et Dalila, et le temple
du dieu Dagon qui croule !
A Decamps, les mers bleuissantes
ourlées de diamants ; les campagnes embrasées, craquantes
et dartreuses ! A Decamps, le paradis torride, fleuri, emperlé,
éblouissant, l’Eden incendié ! A Decamps, l’Orient
! A Decamps, la couleur folle ! A Decamps la lumière ivre !
A Decamps seul, –
le Soleil !
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