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EDMOND ET JULES DE GONCOURT
LA
PEINTURE
à l'exposition de 1855
Paris
E. Dentu, Librairie-éditeur
Palais-Royal, 13, galerie vitrée
1855
- Tiré à quarante-deux exemplaires -
________________
I
La
peinture est-elle un livre ? La peinture est-elle une idée ? Est-elle
une voix visible, une langue peinte de la pensée ? Parle-t-elle
au cerveau ? Son but et son action doivent-ils être d’immatérialiser
cela qu’elle fait de couleurs, d’empâtements et de glacis
? sa préoccupation et sa gloire, de mépriser ses conditions
de vie, le sens naturel dont elle vient, le sens naturel qui la perçoit
? La peinture est-elle, en un mot, un art spiritualiste ?
N’est-il pas plutôt
dans ses destins et dans sa fortune de tenter les yeux, d’être
la représentation sensible d’une chose, et de ne pas aspirer
beaucoup au delà de la récréation du nerf optique
? La peinture n’est-elle pas plutôt un art matérialiste,
vivifiant la forme et la couleur, incapable de vivifier par les intentions
du dessin, le par-dedans, le moral et le spirituel de la créature ?
Autrement, qu’est
le peintre ? – Un esclave de la chimie, un homme de lettres aux
ordres d’essences et de sucs colorants, qui a, pour toucher les
oreilles de l’âme, du bitume et du blanc d’argent, de
l’outremer et du vermillon.
Croit-on, au reste, que
ce soit abaisser la peinture que de la réduire à son domaine
propre, à ce domaine que lui ont conquis le génie de ces
palettes immortelles : Véronèse, Titien, Rubens, Rembrandt
? grands peintres ! vrais peintres ! flamboyants évocateurs des
seules choses évocables par le pinceau : le Soleil et la Chair
! ce soleil et cette chair que la Nature refusa toujours aux peintres
spiritualistes, comme si elle voulait les punir de la négliger
et de la trahir !
II
Cependant,
où en sont, au dix-neuvième siècle, les deux grands
partis et les deux grandes écoles ?
Une tentative a été
faite pour remplacer par un élément laïc, par une inspiration
humaine, l’inspiration et l’élément divins de
la peinture ancienne. Un spiritualisme nouveau a placé ses efforts
sous le patronage moral de l’Imagination. La foi nouvelle était
le sentimentalisme. L’art de Raphaël était
amené tout doucement des exaltations pieuses aux fièvres
de la poésie, du surnaturel catholique au surnaturel de la fable
moderne. A la représentation des vertus théologales succédait
la représentation de ces âmes vivantes et comme lumineuses,
sorties du cerveau des sublimes rêveurs. La toile, veuve de l’Evangile,
se donnait à la légende. Les peintres ne couronnaient plus
d’épines, mais de mélancolie. Ils n’avaient
plus les angoisses saintes, la tragédie du Calvaire ; ils voulaient
tirer notre cœur jusqu’à nos yeux, en chantant la Passion
du génie ou de l’amour, le cantique des souffrances morales.
Un homme d’un esprit
supérieur, M. Ary Scheffer, a été le chef de ce spiritualisme
rajeuni et accommodé au tempérament du siècle. Et
certes, si la théorie nouvelle avait dû être une révolution,
au lieu d’être un accident dans l’histoire de l’art
; si elle avait dû découvrir un monde, au lieu de révéler
un talent, – M. Ary Scheffer était le prédestiné
qui devait l’appeler cette haute influence, à ce grand avenir.
Une native tendresse, un instinct pudique de la ligne, la familiarité
et le culte des poëtes, la vision, la lecture et la science, le filleul
de l’Allemagne unissait toutes ces choses en lui à un point
unique et admirable. La Mort vivante, l’Enfer psychique du Dante
où flottent, enveloppées de leurs douleurs, les ombres jumelles
; et la Tentation femme de la Vierge curieuse, de la Marie-Eve de Goethe,
lui seul pouvait oser les incarner.
Mais la tentative n’était
qu’une erreur ingénieuse, condamnée par ses succès
mêmes. La peinture est fille de la terre. Il faut qu’elle
prenne pied pour lutter et vaincre. Essai impuissant et stérile
du peintre que de vouloir, avec son art fini et limité, enfermer
dans un cadre le parfum d’une pensée, le souffle d’un
poëte, l’haleine d’un chant ! – Qu’est encore
cette inspiration demandée à une autre inspiration, cet
art qui s’emprunte à un autre art ? N’est-ce pas de
lui-même et de la nature que le peintre doit se tirer tout entier,
– même le peintre d’histoire, pour qui l’histoire
ne doit être qu’un décor ?
Du pinceau contre la plume,
la lutte est, selon nous, mauvaise. Les questions d’école
ou de procédés sont de peu ici : le Roméo et
Juliette du coloriste, comme la Francesca du dessinateur,
prouvent que le duel avec le Dante et Shakespeare, – qu’ont
soit Delacroix ou Ingres, – est le duel de Jacob avec l’Ange.
III
Comme
dans toutes choses humaines, l’équilibre n’est maintenu
dans les choses de l’art que par la loi des contraires, la lutte
et l’opposition des courants. – Soudain une armée s’est
levée contre le sentimentalisme.
“ Halte-Là
! – crie la bande des enfants terribles du matérialisme ;
– et que diable disputez-vous, Raphaëls et Jordaëns que
vous êtes ? Votre casus belli est une question d’empâtement.
Paix donc ! saluez : je suis le monde nouveau ! Je ne suis ni une école,
ni une église, ni une idée, ni une foi : je suis la Vérité
! J’ai défendu l’Imagination à mes yeux, à
mes crayons, à mes pinceaux : la Nature, c’est moi ! Vous
lui prêtiez, vous la pariez : je la déshabille. Vous cherchiez
: je rencontre. Vous aviez des dédains, vous, et vous autres des
dégoûts : tout est, tout a le droit d’être. Je
ne fais pas de tableaux : je les ramasse. La création est responsable
de mes toiles. Vous étiez peintres : gloire à moi ! je suis
chambre noire !
Assurément , –
répondit un sourd au manifeste – le daguerréotype
est une fort belle invention.
Le grand tord qu’on
eu les réalistes sans le savoir du bon vieux temps, les
Ostade et les Téniers ! S’ils avaient songé à
baptiser leur œuvre d’un sobriquet scolastique, – quel
gros embarras les modestes Lenains de notre siècle auraient eu
à bâtir leur famosité !
IV
Et, pour que la lutte ne chôme jamais entre l’idéal incarné et la matière glorifiée, contre le réalisme l’allégorisme est accouru : bande légère de petits poëtes légers et riants, élèves de M. Ingres et de M. Emile Augier, habillant à l’antique des pensers menus et délicats, peignant des odelettes, jouant avec d’innocentes énigmes, ramenant Berquin d’Athènes, groupant le monde autour du Guignol des marchandes d’herbes, – Anacréons de la petite Provence !
V
La
peinture religieuse n’est plus.
La peinture religieuse,
la figuration d’abstractions et de créations dogmatiques,
du monde de la foi, la représentation ne peut être qu’à
la condition d’être servie ou plutôt confessée
par un art convaincu, dont l’œuvre soit une œuvre votive,
un hommage agenouillé, le credo de la forme et de la couleur.
Peut-elle être alors que le peintre achète ses pinceaux en
ces officines de chimie où le tonnerre de Jéhovah, mis en
bouteille de Leyde, se vend à tant l’éclair ? Et comment
jaillirait-elle, avec ses ardeurs et ses naïvetés anciennes,
de ces tiédeurs, de ces indifférences, de ces triomphes
de logique, de ces apothéoses de la science, qui sont notre siècle
même ?
L’ardeur d’une
croyance toute neuve, l’élan d’une religion jeune et
militante, les séves de l’humanité tournés
vers les service de Dieu, le souffle d’en haut, le ravissement,
l’extase, toutes ces choses sont nécessaires à la
peinture religieuse. Et cela est si vrai, que le don de cette peinture
n’a pas été attribué à toute l’Europe
catholique. Il n’a été attribué qu’aux
tempéraments bouillants, qu’aux imaginations débordantes,
qu’à la foi enflammée de l’Espagne et l’Italie
: seuls les pays de l’Inquisition ont eu des peintres religieux.
Et qu’étaient-ils,
ces Espagnols, ces Italiens, qui ont fait toucher l’Evangile aux
peuples ? des hommes au sang de feu, microcosmes des fièvres de
la patrie, nature révoltées et sans règle ; des hommes
rattachés à Dieu par une foi emportée comme leurs
passions, par un culte violent comme leurs amours ; pécheurs vivant
dans le tumultes de leurs sens, qui ensanglantaient la croix de Jésus
des blessures de leur cœur jaloux, du sang de leur âme turbulente
et déchirée. Et les seules Vierges, nées d’une
palette, ne nous viennent-elles pas du pays où le culte de la Vierge
est encore aujourd’hui entouré des adorations humaines de
l’amour ?
Les Allemands ont voulu
renouer la chaîne brisée.
Mais quoi ? L’art
protestant est-il appelé à recréer la peinture religieuse
? – Ce moine envieux taillant et rognant dans cette pompe théologale,
mené par le César Auguste Léon X, qui menait le Beau
au-devant de Dieu, – c’est Luther. Quelle foi née de
Judée, dans le soleil bercée dans les mystères, parfumée
de mille légendes ! C’est l’éternelle victoire
de l’Occident sur l’Orient, du Nord sur le Midi : c’est
la Réforme. O peintres ! quels délires, quels rayons demanderez-vous
à cette religion d’hiver, à cet Evangile disciplinaire,
à ce Dieu fait de raison, au Temple iconophobe qui a proscrit de
ses murailles nues le sursum corda des chefs-d’œuvre ?
Hélas ! Vains efforts
que les efforts des crayons de Kaulbach et de Cornélius, quêtant
le céleste et l’idéal ! Seules elles répondent
à l’appel, les lignes sèches et sévères
d’une pratique tout humaine, d’une habileté ininspirée.
En la nouvelle Jérusalem de la peinture, les anges ne descendent
pas du ciel, ils montent de la terre ; ce n’est pas cette Jérusalem,
une mystique cité de Dieu, mais une haute demeure que peuplent
les pensées des hommes ; et ce sont des Muses morales qui en ouvrent
les portes d’or. Des pensées aériennes, des personnifications
volantes, ont remplacé toute cette cour légendaire de Trônes
et de Dominations dont le catholicisme entoure Dieu. Rien ne vit en ces
toiles incolores de la peinture religieuse ; un vague philosophisme habite
seul ces limbes où se promènent des apparences d’idées.
– Ils croyaient que leurs cartons allaient chanter joyeux l’hosannah
d’une seconde Renaissance ; voilà qu’il ne s’échappe
de tant de travail et de pages si grandes qu’un hymne désolé,
la funèbre déploration de l’art du seizième
siècle, de ses allégresses et de ses rayonnements. Et pourquoi
tant d’heures perdues à étudier Raphaël ? Et
comment auriez-vous retrouvé le secret de son génie ? Il
était la grâce mûrie du Pérugin, parce qu’il
était l’alléluia de la religion en fleurs, de ses
conquêtes par tout le monde, de ses conquêtes par toutes les
âmes, de son sourire, de son épanouissement, de sa paix et
de sa sérénité.
VI
La
peinture religieuse ainsi morte, il reste aux peintres du dix-neuvième
siècle la peinture d’histoire ; mais, contrariée et
comprimée par l’uniformité des costumes, l’économie
des accessoires, la monotonie et la monochromie des scènes contemporaines,
cette peinture a été forcée de se réfugier
dans le passé, partant, dans l’imitation. – Il reste
aux peintres du dix-neuvième siècle la peinture de batailles
; mais cette fille de Salvator, détournée de sa fougue,
de son tourbillonnement, de son caprice, de sa fureur, a été
asservie au Moniteur. Elle est devenue une illustration de la
tactique, la mise en scène panoramique d’un rapport militaire
; elle est descendue au trompe-l’œil des boutons d’un
régiment ou du dessous de botte d’un général.
Il reste aux peintres
du dix-neuvième siècle la peinture de genre, amenée,
comme la grande peinture, à vivre dans le vestiaire ancien ; régnante
pourtant, honorée, cultivée, pratiquée comme un gagne-pain
par tous les talents de notre temps petit, bourgeois, sans palais et sans
fresques.
Il reste aux peintres
du dix-neuvième siècle la peinture de portraits ; mais le
portrait n’est plus la physionomie morale qu’avait cherchée
l’école italienne ; il n’est plus le beau masque charnel
des flamands ; il ne s’appuie même pas sur la pléiade
de spécialistes du dix-huitième siècle, les Rigaud,
les Largillière, les Tocqué.
Il reste aux peintres
du dix-neuvième siècle le paysage.
VII
Le
paysage est la victoire de l’art moderne. Il est l’honneur
de la peinture du dix-neuvième siècle. Le Printemps, l’Eté,
l’Automne, l’Hiver, ont pour servants les plus grands et les
plus magnifiques talents que se prépare à relayer une jeune
génération anonyme encore, mais promise à l’avenir
et digne de ses espoirs.
Oui, le vieux monde se
retourne vers son enfance, vers les berceau vert et bleu où vagit
son âge héroïque. Chargé de siècles, il
revient à toutes ces belles choses, à ce théâtre
divin où se joua, au soleil, le poëme épique de sa
jeunesse nomade, agricole et guerrière. Beau temps du bois opaque,
des ondes bavardes, des gazons où les Grâces dansaient nues
avec les Nymphes, alors que le sentier de la prairie était la route
départemental, que le sol vierge enfantait en liberté, que
la rivière s’indignait du pont, que Dieu était le
conservateur général des forêts ! – Etrange
bizarrerie ! c’est quand la nature est condamnée à
mort, c’est quand l’industrie la dépèce, quand
les routes de fer la labourent, quand elle est violée d’un
pôle à l’autre, quand la ville envahit le champ, quand
la manufacture parque l’homme, quand l’homme enfin refait
la terre comme un lit, – que l’esprit humain s’empresse
vers la nature, la regarde comme jamais il n’a fait, la voit, cette
mère éternelle, pour la première fois, la conquiert
par l’étude, la surprend, la ravit, la transporte, et la
fixe, vivante et comme fragrante, dans des pages et dans des toiles d’une
vérité sans pair. Le paysage serait-il une résurrection,
la Pâque des yeux ? et ne serions-nous pas ces bons citadins du
Faust courant se réchauffer hors la ville aux rayons du
soleil, fuyant les prisons de pierre, la nuit des maisons basses, renaissant
à la lumière, au parfum des prés, au ciel et à
la terre ?
Le paganisme antique sacrifiait
à la Nature ; il la déifiait, la remerciait, lui dédiait
ses prières et ses poëtes, ses cantiques et ses temples, ses
Virgiles et ses Panthéons. Le paysage moderne n’adore plus
la Nature, il ne la chante plus ; il la peint. Sous le portique de l’école
nouvelle, vous ne verrez pas assis, dans l’Eternité du marbre,
les patrons des Géorgiques : Priapes et le père Sylvain,
et le vieux Terme, et les petits dieux de la Bonne-Campagne couronnées
de myrte et de romarin, mais les dieux tout humains du naturalisme qui
ont fait du livre le portrait magique de la Nature : Rousseau, Bernardin
de Saint-Pierre, Goethe.
L’école italienne,
toute préoccupée de la femme et de l’homme, avait
jeté autour d’eux quelque peu de verdure, absolument pour
garnir les fonds. – L’école française du dix-septième
siècle avait trouvé vulgaire l’ordonnance du bon Dieu.
Elle ennoblit le paysage, éleva ses lignes jusqu’au convenance
tragique, donna aux sites une solennité d’atrium,
et prêta aux arbres la tournure décente de confidents ; ou
bien, fascinée par l’or pourpre des soleils couchants, elle
se laissa emporter à des effets décoratoires. Les Hollandais,
moins inquiets de la pompe et de la dignité du paysage, plus rapprochés
de la nature et plus familiarisés avec elle, firent fausse route,
en pliant leurs études et les souvenirs de leurs yeux à
des théories préconçues de dessin et de composition,
de superposition des plans ; ils perdirent le bénéfice du
sentiment que leur donnaient la vue et la fréquentation de leurs
modèles, par l’obsession tyrannique du sentiment qu’ils
nourrissaient en eux mêmes, et qu’ils apportaient avec eux
sur le terrain.
Seule, l’école
moderne a ouvert bravement les yeux sans parti pris, résolue à
ne se scandaliser de rien, à choisir, mais à ne pas corriger.
Elle s’est agenouillée dans l’herbe. Elle est entrée
dans le bois. Elle s’est mouillée, déchirée
et crottée. Elle a vérifiée l’ombre, la lumière,
le soleil et les branches. Son génie, elle se l’est fait
à la façon de saint Thomas : elle a regardé et elle
a vu. Et à cet art qui lui demandait tout, la Nature qui s’était
défendue et comme gardée de tant d’autres moins naïfs,
la Nature s’est toute donnée ; et de cette communion sincère
sont sortis nos chefs-d’œuvre, les toiles de Troyon et de Dupré,
et de Rousseau, et de Français, et de Diaz, et de tous ceux que
nous oublions. Et voilà le pourquoi de cet admirable éveil
de jour ; le pourquoi de tant d’air, de tant d’espace et de
tant de repos ; le pourquoi de ce brouillard de lumière, le pourquoi
de cette neige de l’aube qui caresse d’argent les grands bœufs
: les Bœufs allant au labour.
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