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II
La Glyptothèque est un beau bâtiment de style grec, avec
un portique de douze colonne ioniennes, élevé par M. de
Klenze, et destiné à loger une collection de statues antiques,
qui, sans pouvoir se comparer à celles de Rome, de Londres ou de
Paris, n’en contient pas moins les marbres éginétiques
dont les moulages sont au Louvre : l’Apollon Musagète, le
faune Barberini et le torse Niobide, un des plus parfaits morceaux de
sculpture que l’art grec ait légués à l’admiration
moderne. Mais ce n’est pas pour contempler ces calmes et sereines
effigies de marbre pâle, aux yeux divinement vides, aux lignes harmonieuses
comme le rythme d’une strophe, que nous sommes venu à la
Glyptothèque. Nous leur rendrons une autre fois l’hommage
qui leur est dû ; nous parlerons aujourd’hui des salles de
fêtes et du vestibule décorés de fresques de Cornélius,
qu’on a ménagés comme repos entre les salles contenant
les monuments de différentes époques.
Ces fresques se composent du cycle des dieux et des héros représentés
par des épisodes tirés d’hésiode et d’Homère,
formant deux pièces séparées, plus un porche ou vestibule
où l’artiste a retracé la génèse mythologique.
Toute liberté lui a été laissée, à
partir de la corniche, de diviser l’architecture et de diposer les
caissons comme il l’entendrait ; aucun obstacle n’a donc pu
contrarier son génie ; les murailles ont été revêtues
de stucs de tons riches et doux, propres à faire valoir la tranquilité
mate et claire de la fresque : le jour arrive blanc, pur, sans reflets
fâcheux. Jamais artiste n’a travaillé dans de meilleures
conditions. – Et cependant, malgré la réputation européenne
et l’autorité sans rivale, en Allemagne, de l’auteur
du Jugement dernier, de l’Histoire de la peinture,
des illustrations de Dante, de Faust, et des Niebelungen, les résultats
sont loins d’être satisfaisants, surtout pour des yeux français.
Au premier abord, l’on est rebuté par un aspect si désagréable,
qu’on reste quelque temps insensible au mérite réel
de la composition et à la science de l’antiquité qui
distinguent ces peintures, et qu’on se demande avec inquiétude
si c’est bien là l’œuvre de ce Cornélius
tant exalté, tant admiré sur parole, et dont on fait un
épouvantail pour chaque réputation de l’école
moderne. Que sont les salles des dieux et des héros à côté
du plafond d’Homère, de l’apothèose de Napoléon
d’Ingres, des peintures de la chambre des députés,
de la Chambre des pairs, et de la galerie d’Apollon d’Eugène
Delacroix ? Nous ne croyons pas être ici aveuglé par un patriotisme
exclusif. Les grands artistes ne sont ni Français, ni Allemands,
ni Espagnols, ni Italiens ; ils sont humains avant tout. Chaque peuple
a le droit d’en être fier, et nous eussions été
heureux de trouver en Cornélius un nouveau dieu de l’art
; avec plaisir nous eussions dresser sa statue dans une des niches de
ce Panthéon où nous avons fait fumer tant d’encens.
– Mais, en toute conscience, à peine a-t-il droit à
un buste sous le péristyle pour la grandeur et la noblesse de ses
intentions. Personne, nous lui rendons cette justice, n’a voulu
plus fermement être un grand maître ; il a porté dans
l’art la hauteur, la rudesse et le parti pris inflexible qu’y
mettait Michel-Ange ; il a rejeté sans pitié le charme,
la grâce, la couleur, tout ce qui pouvait amollir, pour arriver
au surhumain, au titanique, à l’épique. Comme le dieu
Thor, avec son marteau, il a fait voler en éclats autout de lui
la réalité effrayée, et il est resté seul
au milieu de spectres gigantesques, d’abstractions bizarres qui
font dans le vide la grimace de la force.
Sa conception est toujours belle, grande, savante, ingenieuse ; mais entre
son cerveau et sa main ne circule pas ce messager invisible qui transmet
la pensée aux doigts. Une peinture de Cornélius racontée
vous séduit, et, en effet, il n’est guère possible
de rien imaginer de mieux ; voyez-la, vous serez étonné
de la faiblesse ou de la sauvagerie de l’exécution ; l’idée
est restée une idée, et n’a pas revêtu de formes.
Esthétiquement, c’est admirable ; plastiquement, c’est
très-mauvais, nous n’osons dire détestable par respect
pour une réputation consacrée. – Les compositions
que nous allons décrire en fourniront plus d’une preuve.
Le Titan Prométhée vient de modeler l’homme ; la statue
d’argile est là, immobile, inerte, attendant l’étincelle
de vie ; Minerve agite la torche allumée au feu céleste.
– Ce sujet occupe le tableau centrale. Dans la lunette, à
droite, Prométhée, attachée à la croix du
Caucase, est délivré par Hercule ; le vautour, traversé
des flèches du héros, retombe sur le sein du Titan dont
il rongeait le foie ; dans la lunette, à gauche, Pandore, assise
près d’Epiméthée, ouvre la boîte, fatal
présent de Jupiter. Tous les maux du genre humain en sortent sous
la forme d’une vapeur noire. – Le créateur est puni
comme la créature par une sorte de parallèlisme effrayant
et mystérieux, l’un de son vol, l’autre de sa curiosité
; et la cassette de Pandore, qui se referme sur l’Espérance,
est comme un souvenir de l’arbre défendu dont le fruit apprenait
la science du bien et du mal.
Parmi les arabesques on remarque Psyché, symbole de l’âme,
des amours, assis sur des griffons, des animaux marins, des masques, des
flambeaux se reliant par des sens allégoriques aux sujets principaux.
La première de ces compositions est peinte par Cornélius
lui-même ; et les autres par Schlottauer et Zimmermann, car le maître
emploie souvent des mains étrangères et se contente de dessiner
les cartons de ses ouvrages, en sorte que le cachet de l’individualité
y manque presque toujours. Le Prométhée est d’une
anatomie dure et sèche, cerclée de contours noirs, d’un
ton triste et sale, et ne rappelle la grandeur du Titan que par des muscles
d’athlète. La Minerve, malgré de visibles efforts
d’archaïsme, n’a nullement le type grec. Dans le tableau
du Prométhée délivré, il y a dans le groupe
des Océanides une figure d’un joli mouvement et d’une
expression bien sentie ; le coloris est aussi moins rude et mieux fondu.
La Pandore n’est pas heureuse et ne réalise pas les promesses
de son nom.
Le centre du plafond de la salle des dieux présente, comme point
de départ de la composition, Eros, non pas le frivole enfant de
Vénus, mais Eros le plus ancien des dieux, l’Eros cosmogonique,
emblème de la vie s’éveillant au milieu du chaos et
régulateur des éléments. Il est peint sous quatre
formes signifiant l’eau, le feu, l’air et la terre, et domine
ainsi quatre séries correspondantes de sujets analogues. Il a successivement
pour monture, le dauphin, symbole de l’eau, l’aigle, symbole
du feu, le paon, symbole de l’air, le chien à triple tête,
symbole de la terre. Cette figure, une et multiple de l’amour, avec
ses divers attributs, s’enlève sur un fond rouge, comme les
danseuses des fresques de Pompéï. Cornélius a donné
à son Eros des formes robustes et trapues qui conviendraient mieux
à l’Hercule enfant qu’au dieu de l’harmonie universelle.
Il a voulu éviter, nous le comprennons, la gentillesse efféminée
des cupidons vulgaires ; au lieu de ces contours heurtés, de ces
muscles saillants, des lignes d’une grâce noble et d’une
douceur sévère eussent rendu l’idée du peintre
d’une façon aussi élevée et plus sympathique.
Le coloris sfumato, comme disent les Italiens, ne dissimule nullement
l’âpreté du dessin et la rudesse du type ; il les accentue,
au contraire. Le premier de ces Eros est de la main même de Cornélius,
et nous devons avouer qu’il ne nous a pas paru supérieur
aux autres confiés à la brosse des disciples ou des collaborateurs.
Les quatre parois de la salle, en faisant aboutir à ce centre la
quadruple arête des voutes, représentent à la fois
les quatres éléments, les quatre saisons, les quatre heures
du jour et les quatre règnes cosmogoniques.
Ainsi, à l’Eros chevauchant sur un dauphin se rattachent
la Saison printanière coiffée d’une couronne fleurie
et laissant échapper de sa corne d’abondance tous les trèsors
parfumés d’avril, près de l’Amour qui joue de
la lyre et de Psyché qui cueille des fleurs ; le Matin, symbolisé
par l’Aurore montée sur son char vermeil, entourée
des Heures à peine éveillées et précédée
de Lucifer qui fuit devant les chevaux en éteignant sa torche ;
Tithon et l’Aurore demandant à Jupiter d’accorder l’immortalité
à son amant ; l’Aurore se levant au premier cri du coq et
quittant son vieux mari et son jeune fils endormis ; Céphale et
Procis, l’Aurore et Céphale sur fond noir ; des syrènes
ailées, des monstres marins et de petits génies jouant de
divers instruments ; puis dans le grand tympan, le règne de Neptune
ou le monde aquatique ; et, sur la muraille, la naissance de Vénus,
agréable bas-relief de L. Schwanthaler.
A l’Eros sur l’aigle de Jupiter se relient, par la même
déduction logique, l’Eté, sous la figure de Cérès,
couchée près de l’hermès de Pan, symbole de
fécondité, et du Zéphyre qui tient une flute de roseaux
et une couronne de fleurs ; le Midi, représenté par Apollon
sur un char d’or à quatre chevaux, soutenant de ses mains
le zodiaque arrondi en auréole autour de sa tête, et accompagné
des Heures brûlantes, qui répandent sur la terre des roses
enflammées ; Apollon et Daphné, Leucothoé, Clytie,
Cyparisse et Hyacinthe, tous favorisés de l’amour fatal du
dieux ; Apollon chez les bergers, Apollon jugeant Marsyas, le Génie
de la poésie ; des Ménades assises sur des griffons ; des
Amours portés par des tigres et traînant des chèvrepieds
enchaînés ; le règne de Jupiter ou le monde de la
lumière ignée ; et en bas-relief, le combat de Jupiter contre
les géants, modelé par Haller. Sur le fronton de la porte
s’embrassent l’Amour et Psyché, haut-relief de Schwanthaler.
A l’Eros avec le paon se rapportent l’Automne, le Soir et
différents épisodes de la vie de Diane ; l’Automne,
c’est Bacchus appuyé sur son tigre entouré d’amours
traînant des outres de vin et jouant des crotales ou du tambour
de basque. Le Soir, c’est la déesse Luna ou Phœbé
avec le croissant, sur un char argenté attelé de chevreuils
que guide un amour aux ailes de phalène. Au devant vole Hespérus,
reconnaissable à l’étoile qui scintille au-dessus
de sa tête ; il tient dans ses bras une jeune fille, sa fiancée,
symbole du crépuscule nocturne, où la lumière se
marie à l’ombre ; les Heures du soir suivent le char en jetant
des belles-de-nuit ; deux jeunes filles causent et s’embrassent
comme pour marquer le loisir que laisse la fin du jour. Diane punissant
Actéon pour avoir profané ses charmes divins d’un
regard mortel, Diane tenant sur ses genoux la tête d’Endymion
endormi pendant que l’Amour caresse les chiens de la déesse
; de petits tableaux représentant la chasse de Diane, le sacrifice
d’Iphigénie ; des arabesques où circulent autour de
la Diane d’Ephèse des hommes luttant avec des animaux couvrent
la voûte jusqu’à la baie de la fenêtre, qui tient
la place du tableau principal devant représenter le règne
de l’air ; les êtres les plus symboliques, les plus mythiques
et les plus ésotériques ont parfois leurs moments de gaieté,
et nous trouvons assez ingénieusement jovial cette facétie
déclinatoire. Nous n’aurions jamais soupçonné
la fresque allemande, si maussade et si rechignée, d’un pareil
trait de vaudeville.
A l’Eros, monté sur Cerbère, se suspendent des sujets
nocturnes ou souterrains. C’est d’abord l’hiver, non
pas se chauffant la main à un feu de marbre, mais se parant pour
la fête des Saturnales ; l’Amour allume la torche de l’orgie
et prend le masque que Momus lui présente. M. Cabanel, un de nos
jeunes artistes, en peignant le mois de Février dans une des salles
de l’Hôtel de Ville, a eu une idée analogue ; mais
avec quelle grâce légère et quel esprit il l’a
rendue ! Puis vient la Nuit sur un char traîné par des chouettes
; la noire déesse tient dans ses bras deux jeunes garçons
symbolisant le Sommeil et la Mort, ses frères jumeaux ; l’essaim
des Songes, découpant ses formes fantasques sur le fond sombre
du ciel, fuit devant le char comme un vol de hiboux effrayés ;
le trio des mornes Filandières vaquant à leur triste besogne,
Hécate, Némésis, Harpocrate, divinités silencieuses,
fatales et nocturnes, l’une avec son sceptre magique, l’autre
balaçant la fronde dont elle atteint le crime, le troisième
apposant son doigt sur ses lèvres comme un cachet de mystère
et tenant près de lui la corne d’abondance, emblème
des puissances secrètes de la nature, remplissent les compartiments
qui accompagnent le char de la Nuit ; Jupiter prolongeant sa nuit avec
Alcmène ; Psyché regardant à la lueur de la lampe
l’Amour endormi, se dessinent dans des cadres à fonds noirs.
Les figurines des arabesques représentent la lutte des puissances
mystèrieuses de la nature préparant la vie organique ; de
jeunes hommes défendent des femmes contre les attaques de chimères,
de griffons et autres monstres représentant les terreurs fantastiques.
Les sulptures de cette paroi sont : Pluton enlevant Proserpine, emblème
de la puissance de la mort, de Stielgmaier ; et Proserpine revenant des
enfers retrouvant sa mère Cérès, emblème de
la vie nouvelle qui naît de la mort, de Schwanthaler.
Certes, il est difficile de trouver, le sujet donné,
une composition plus ingénieuse, plus fine, plus philosophique,
se déduisant mieux du thème principal et se correspondant
plus exactement dans toutes ses parties ; et, comme invention, on n’a
que des louanges à donner au penseur. L’artiste seul offre
large prise à la critique.
Le tableau du Triomphe de Neptune rappelle, moins la grâce, certains
vieilles tapisseries d’après Natoire ou Coypel. Neptune manque
totalement de noblesse et il est d’un rouge brique plus convenable
à un Caraïbe qu’au dieu de la mer. L’Amour conduisant
le char a une pose d’écuyer du cirque travaillant sur un
cheval nu. Les Néréides, dont la nudité mythologique
prête si bien au dessin et à la couleur, et dont Raphaël
et Rubens, à des points de vue différents, ont tiré
un si excellent parti, ont des types trop sensiblement germaniques et
semblent plutôt faites pour nager dans les vagues grises de la mer
du Nord que pour plonger dans l’azur des flots ioniens. L’Amphion
sur son dauphin mélomane n’est pas non plus très-heureux.
L’Olympe est le moins réussi des trois grands sujets. C’est
une rude entreprise, nous le savons, que de représenter ces douze
olympiens, d’une beauté complète et diverse, aux corps
de marbre et de lumière, aux chevelures ambroisiennes, aux lèvres
pourprées de nectar, savourant dans toute sa plénitude leur
immortalité. Seul, le peintre de la Farnésine a pu risquer
d’évoquer ces grands souvenirs du paganisme par sa fresque
sublime ; mais comment Cornélius, ce maître si sérieux
et si austère, a-t-il pu introduire dans le ciel grec un sabbat
allemand, et changer l’Olympe en Brocken en y faisant monter à
la suite de Bacchus ces monstrueuses et caricaturales figures de Faunes,
d’Ægipans, de Silènes, de Mimallons et de Corybantes
qui grimacent si étrangement dans le coin du tableau ? L’antiquité
même, en soudant le dieu à la brute, le chimérique
au réel, n’oubliait jamais la beauté plastique. Que
dirait le Faune de Barberini, qui dort si noblement au milieu de la salle
voisinee sur son rocher de marbre, s’il se voyait ainsi travesti
en kobold ou en mineur du Hartz ?
Le Tartare offre, nous sommes heureux de le dire, de très-belles
parties ; ce sujet sombre et rude allait mieux à l’âpre
génie de Cornélius. Les trois juges infernaux siègent
avec une tranquillité implacable et morne du plus grand effet.
La Proserpine, rêvant dur son trône de fer à côté
de son noir époux, à la blonde lumière du soleil
et aux fleurs des prairies de Sicile, a un air de langueur nostalgique
que distrait à peine le chant d’Orphée. La figure
d’Eurydice attendant l’effet des prières du poëte
sur l’inflexible roi des enfers est véritablement charmante
; sa tête, doucement craintive, exprime bien les anxiétés
de l’incertitude et le désir de renaître à la
vie et à l’amour ; il y a aussi de beaux mourceaux dans les
groupes des Erinnyes et des Danaïdes, sauf quelques exagérations
de musculatures qui enlèvent le caractère féminin
aux bras et aux torses ; mais l’Orphée est lourd et commun,
et le Cerbères semble copié sur une chimère japonaise.
La salle troyenne ou des Héros reproduits l’âge héroïque
de la Grèce : au centre de la voûte, dans un cercle modelé
par Schwanthaler et représentant les douze dieux de l’Olympe,
on voit les noces de Pélée et de Thétis, cause première
de la guerre de Troie. Différents sujets relatifs à cette
histoire, tels qe le Jugement de Pâris, les Noces d’Hélène
et de Ménélas, l’Enlèvement d’Hélène,
Achille à Scyros, le Sacrifice d’Iphigénie, Jupiter
envoyant un songe vers Agamemnon endormi, Mars et Vénus blessés
par Diomède, remplissent les compartiments tracés par les
arètes de l’architecture ; nous n’en parlerons pas
avec détails, pour nous occuper tout de suite des trois grandes
compositions qui occupent les tympans.
La première nous montre la colère d’Achille. C’est
le début de l’Iliade mis en action avec la science familière
de l’antiquité qui fait honneur à l’érudition
hellénique de l’artiste. Le prêtre Chrysée,
portant le sceptre et les bandelettes du dieu, vient redemander sa fille
Chryséis déjà coiffée du pétase et
montée sur le mulet qui doit l’emmener ; Agamemnon, le chef
des hommes, et Achille aux blonds cheveux se disputent, avec l’aménité
de héros homériques, en s’appelant yeux de chiens
et cœurs de cerfs. le Péliade a déjà tiré
à demi sa grande épée et tomberait sur l’Atride,
si Minerve aux yeux d’azur, ne descendait du ciel pour l’arrêter.
Derrière Achille se tiennent Briséis aux belles joues et
le valeureux Patrocle ; on reconnaît aussi groupés selon
la part qu’ils prennent à la dispute : Menélas, Antilope,
Ajax, Idoménée, Nestor, Ulysse et Thersite, le grotesque
de l’Iliade ; au-dessus, Phébus Apollon, irrité, perce
de ses flèches les hommes, les chiens et les mulets ; les bûchers
envoient au ciel de longs tourbillons de fumée, et les proues des
navires creux tirés sur le sable se recourbent avec la plus scrupuleuse
exactitude archaïque. Nous rappelerons seulement à l’artiste
que l’arc d’Apollon n’est pas d’or, mais bien
d’argent, comme l’atteste l’épithète homérique
imitée par André Chénier. Cette peinture est la meilleure
de la salle ; la simplicité grecque a ici contenu le maniérisme
allemand, et le coloris, sans être bon, inquiète moins les
yeux que celui des deux autres tableaux. Que dire du combat autour du
corps de Patrocle ? Cela nous reporte aux pires productions des élèves
inférieurs de David, dont on s’est tant moqué il y
a une vingtaine d’années, et, pour rendre l’idée
du’un style pareil, il faudrait aller au Luxembourg et s’arrêter
devant certaines toiles de…
Le corps de Patrocle, qu’Achéens et Troyens se disputent,
a au moins dix têtes de longueur et produit l’effet le plus
disgracieux ; l’Ajax se distingue par une pose ridiculement violente
et une physionomie dont le terrible touche au grotesque ; les autres groupes
déploient, dans des attitudes forcées, des anatomies exagérées,
et que la science n’excuse pas toujours : certains bras ont l’air
de noueuses branches de chêne, certains torses font songer à
des sacs de noix dressés contre des murs. L’Achille et la
Minerve agitant la foudre du haut du retranchement sont courts, strapassés
et sans majestés aucune ; le coloris est d’une crudité
et d’une impropriété extrêmes. Les tons les
plus invraisemblables et les plus discordants y sont rassemblés
comme par gageure.
La prise de Troie est tout à fait mélodramatique ; les personnes
y posent comme dans un tableau final, avec des attitudes composées
et théâtrales. Hécube, la vieille reine, rassemblant
autour d’elle ses filles effarées, occupe le milieu de la
composition ; Priam, le roi patriarcal, est déjà tombé
mort, et Néoptolème balance par le pied le petit Astyanax,
qu’il s’apprête à lancer par-dessus la muraille,
Andromaque, évanouie, s’est affaissée sur les genoux
d’Hecube, à laquelle s’attache Polyxène, craignant
d’être emmenée par Ménélas. Hélène,
cause de tant de désastres, s’appuie, honteuse et craintive,
contre une colonne, redoutant les regards de son époux, tandis
que Cassandre, qu’Agamemnon essaye de faire taire, prophétise
les malheurs de la maison des Atrides. La silhouette du cheval de bois
se dessine sur l’embrasement de la ville, au-dessus du groupe des
guerriers grecs tirant le butin au sort. Dans l’angle du tableau
l’on voit Enée, emportant son père Anchise et les
dieux d’Ilion.
Les observations que nous avons adressées aux peintures précédentes
s’appliquent encore à celle-ci : les idées en sont
poétiquement et littérairement bonnes, mais l’exécution
les voile au lieu de les éclairer.
L’histoire de la peinture déroulée sous la voûte
d’une longue galerie dans la Pinacothèque, à l’imitation
des loges de Raphaël au Vatican, est très-ingénieusement
composée ; et, décrivant avec détail les tableaux,
cartouches, caissons, pendentifs qui se succèdent d’arcade
en arcade, on ferait une charmante légende chronologique et humanitaire
de l’art, depuis ses origines jusqu’à nos jours. Mais
quelle couleur fausse, criarde et lourde ! quel dessin négligé
! quel manque d’esprit dans les arabesques ! quel aspect de papier
peint et d’ornement de café ! Ce n’est qu’après
un mûr examen que nous hasardons sur Cornélius un avis tellement
contraire à l’opinion reçue. Vingt ans d’étude
sur la peinture ancienne et moderne, la connaissance des procédés
de l’art, l’examen attentif de toutes les galeries du monde,
des voyages en Espagne, en Italie, en Grèce, aux sources du vrai
beau, nous donnent ce courage et la certitude que nous ne nous trompons
pas, à notre grand regret ; car c’est une si douce chose
d’admirer.
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