Elections
allemandes : La Bataille des affiches
Il a été dit que la campagne pour l’élection
du nouveau chancelier allemand de cette année 2002 avait été
d’un genre nouveau en ce que les deux principales formations politiques
ont mis en avant un seul homme, Edmund Stoiber pour la CDU et Gerhard
Schröder pour le SPD. Le duel télévisé du dimanche
8 septembre, le premier de ce genre dans l’histoire de la politique
allemande, a pu, de ce fait, être considéré comme
symptomatique.
Mais le face à face a aussi eu lieu dans les rues
des villes allemandes par l’entremise des affiches électorales.
A ce propos, et il s’agit encore d’une nouveauté, les
partis avaient décidé de présenter tout au long de
la campagne une succession de placards, dont le but était de donner
à l’habituelle bataille des affiches un côté
plus vivant, voire ludique.
Ainsi, au début du mois d’août, sont
apparues les premières grandes affiches des deux grands partis
allemands. A droite, Stoiber était montré discutant avec
Angela Merkel, présidente du parti et candidate déçue
à la candidature. Tous les deux étaient vus en gros plan,
le sourire aux lèvres, comme deux vieux amis qui se racontent la
dernière à la fin d’un repas. Le slogan de cette affiche
explicitait la photo : « Ensemble pour l’Allemagne. »
En effet, la CDU, devait oublier les vieilles querelles et les deux têtes
du parti devaient se battre ensemble pour l’accès à
la chancellerie. A gauche, au contraire, Schröder jouait la carte
du cavalier seul et surtout du sérieux en se faisant représenter
dans son bureau en train de signer un papier de toute évidence
très important, présenté par un collaborateur dont
l’anonymat mettait en valeur la personnalité du chancelier.
Le slogan était lui aussi très sérieux : «
Moderniser l’Allemagne veut aussi dire pour moi, maintenir la justice
sociale et l’étendre. »
Avec ces deux affiches, le décor était
planté et les deux camps avaient choisi leurs personnalités
et leurs armes : le patriarche sérieux pour Schröder, l’oncle
de fin de banquet pour Stoiber. Deux images, on en conviendra, qui ne
leur va pas comme un gant, ni à l’un, ni à l’autre.
Quelques semaines plus tard, les Allemands ont vu apparaître
une nouvelle affiche pour chacun des deux partis. D’un côté,
Stoiber avait évincé Merkel. Il regardait alors vers le
lointain, les yeux embués et toujours le sourire en coin. Le slogan
précisait la pensée du candidat : « La voie est claire,
vers le haut. » ce qui peut vouloir dire beaucoup de choses et surtout
la vérité suivante : « La voie est libre et c’est
moi le chef. » De l’autre côté, Schröder
continuait à crouler sous le travail : dans sa voiture de fonction,
il téléphonait à une personne très importante
de toute évidence. D’ailleurs, beaucoup d’Allemands
ont bien cru que le chancelier se tuait à la tâche puisqu’il
semblait tenir son téléphone portable à l’envers,
les touches et l’écran vers l’extérieur. Mais
ce qui semblait être une marque de grosse fatigue n’était
en fait qu’une volonté de montrer son attrait pour la modernité
: ce téléphone, qui n’est pas un portable mais un
téléphone de voiture (on aperçoit le câble),
est du dernier cri. Pour sa part, le slogan annonçait une vérité
chère au SPD : « Tout ce qu’un être humain peut
apprendre est son affaire. Qu’il ait la possibilité de le
faire est la nôtre. »
Encore plus tard, deux nouvelles affiches ont été
collées sur les panneaux publicitaires. Dans le camp de la CDU,
on jouait décidément le jeu de l’abstraction puisque
le protagoniste avait complètement disparu de l’affiche.
Celle-ci était remplie d’un bleu horizon d’où
se détachait en blanc le slogan « le temps pour les actes.
» Au SPD, rien de tout cela, la campagne électorale n’empêchait
pas Schröder de continuer son métier et le voilà montant
prestement dans un jet privé, en route pour une réunion
de toute évidence très importante. Le slogan était
sur le modèle des précédents, toujours rebutant :
« Nous investissons dans l’éducation et la recherche,
parce que des nouvelles idées naissent de nouveaux emplois. »
Enfin, quelques jours avant les élections, deux
dernières affiches ont fait leur apparition, véritables
points d’orgue de la campagne. Contrairement aux précédentes,
elles se ressemblaient beaucoup toutes les deux, autant dans le fond que
dans la forme, à une seule petite différence près…
A droite, Stoiber était revenu de ses rêveries. Vu en plan
américain, il était à l’extérieur devant
le Reichstag, siège du Bundestag, dont on reconnaissait la nouvelle
coupole moderne, symbole de l’Allemagne réunie et tournée
vers le progrès et l’avenir. Il souriait de la manière
particulière dont il sait sourire, c’est-à-dire toujours
un peu forcé. Le slogan se voulait un résumé des
capacités politiques du candidat : « Compétence pour
l’Allemagne ». A gauche, Schröder était vu en
plan américain, se détachant sur une partie de la coupole
du Reichstag, vue de l’intérieur. Il souriait aussi mais
ce sourire ne le rend pas plus sympathique que son adversaire. Le slogan,
cette fois-ci, était concis et résumait aussi tout ce qu’il
a dit sur les autres affiches : « Un chancelier moderne pour un
pays moderne ».
A-t-on noté la différence entre les deux
photographies et le message qu’elles insinuaient ? D’un côté
Schröder retrouvait sa place sous la coupole du Reichstag et Stoiber
restait à l’extérieur, les pieds dans la gadoue du
chantier de la Platz der Republik, d’où la photo de la dernière
affiche est prise.
Ces deux derniers placards, publiés après
le duel télévisé du 8 septembre, se voulaient-ils
une prémonition des résultats du 22 septembre, jour des
élections ? C’aurait été faire preuve de beaucoup
d’optimisme de la part du SPD et de Gerhard Schröder de croire
qu’un simple face à face d’affiches électorales
pouvait donner le petit coup de pouce qui leur manquait. Et si le SPD
a certainement gagné le concours des affiches les plus rébarbatives
face à celles de la CDU qui sentaient bon le temps libre, d’autres
affiches de ce même parti étaient aussi visibles dans les
rues et rappelaient que le chômage a progressé durant les
dernières années et que les ministres du gouvernement s’en
sortaient plutôt avec des bosses qu’avec des lauriers.
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