page créée le 15 septembre 2003
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Wolfgang Mattheuer, Die Flucht des Sisyphos,
1972, huile sur toile,
Dresde, Staatliche Kunstsammlungen
Kunst
in der DDR. Eine Retrospektive (L'art de la RDA, une rétrospective),
Berlin, neue Nationalgalerie, 25 juillet – 26 octobre
2003
Si
l’ostalgie n’a fait son apparition dans les médias
français que depuis quelques semaines, à Berlin elle est
d’actualité depuis plusieurs années. Ce ne sera pas
mon but d’expliquer ici quels en sont les symptômes, les tenants
et les aboutissants, je dirai seulement que, pour un grand nombre de gens
de l’ex-RDA, elle se vit au quotidien, de plus en plus sensible,
seulement à des degrès différents.
L’exposition de
la neue Nationalgalerie de Berlin est donc plus que jamais dans le vent.
Elle prépare d’une certaine façon l’exposition
Berlin-Moscou qui ouvrira ses portes au mois d'octobre et qui
analysera les liens artistiques entre les deux capitales, après
la seconde guerre mondiale.
Dans
l'exposition sur l’art de l’ex-RDA de la neue Nationalgalerie,
les deux anciens frères ennemis trouveront chacun un centre d’intérêt
bien précis mais définitivement différent. Ce sera
pour les gens de l’est une occasion de voir ou de revoir et/ou de
comprendre la politique artistique du régime déchu ; pour
les gens de l’ouest, une autre occasion de satisfaire leur évidente
volonté de comprendre ledit régime (cette curiosité
nourrissant d’ailleurs fortement l’ostalgie ambiante).
Je
dois avouer que je m’étais déjà fait une idée
de l’exposition avant de pénétrer dans les salles
du musée : une occasion de montrer des artistes qui n’ont
pas ou peu eu le droit de cité pendant les 40 ans d'existence de
la RDA et de l’opposer à l’art officiel, l’impitoyable
réalisme socialiste. Mais quels seraient les buts d’une telle
attitude – des buts qui ne seront pas insignifiants puisque forcément
faussement objectifs, les blessures n'étant pas encore complètement
cicatrisées ? La première idée est que cette exposition
montrera que la liberté et la volonté de créer sont
toujours plus fortes que tous les régimes les plus violents. Une
belle pensée généreuse et pleine d’espoir que
l’on ne peut qu’encourager. Mais la seconde idée est
que cet évènement montrera que la censure de l’Etat
n’était si terrible, puisqu’elle a laissé des
artistes créer librement. Ainsi un ami de l'ex-est, me dit : «
chez soi, tout le monde était libre de faire ce qu'il voulait,
tant que ça restait privé » mais d'ajouter «
même si la Stasi (la police sectrète d'état) avait
le droit de fourrer son nez partout » On le voit, cette exposition
ne peut laisser indifférent et chacun pourra réagir selon
sa conscience politique propre.
Qu’en est-il alors
réellement ? Une première déception est l’absence
totale d’œuvres représentant le réalisme socialiste.
Ces œuvres existent pourtant (elles sont bien visibles dans le film
montré à la fin de l’exposition), pourquoi n’en
avoir pas exposé quelques unes ? Non pas que je sois
fanatique de ce genre d’art, mais cette attitude prouve la fausse
objectivité de cette exposition, que j’ai dite. Dans une
rétrospective sur l’art de l’ex-RDA, il me semble qu’il
se devait de comporter au moins une salle présentant ces toiles.
D’une part parce qu’elles ne doivent pas être si ineptes
qu’on veut bien le (faire) croire et d’autre part, parce qu’elles
montreraient avec plus de force l’intérêt des autres
peintures.
Une autre déception
qui frappe peut-être tous les visiteurs est de pas trouver d’œuvre
vraiment époustouflante. Mis à part quelques exemples somme
toute assez rares, on reste tout de même en deçà d’un
certain niveau. Les influences que ces artistes ont subies se reconnaissent
assez souvent, cachant partiellement leur véritable originalité.
On retrouve ainsi presque tous les courants artistiques occidentaux du
XXe siècle (sans grande exception), repris, peut-être repensés
en termes de la RDA, mais jamais, ou presque jamais, l’« élève
» ne dépasse le « maître ». On pourra s’en
désoler mais on pourra aussi comprendre plus positivement en «
voyant entre les tableaux », comme on peut lire entre les lignes,
plusieurs faits : que l’Allemagne de l’est n’était
pas complètement imperméable aux images venant de l’ouest
(il est vrai qu’ils recevaient les chaînes de télévisions
et les radios occidentales) ; mais aussi que, si l’« élève
» n’a pas dépassé le « maître »
c’est moins par incapacité intellectuelle ou technique, qu’à
cause de l’oppression étatique. En effet, qu'un artiste ait
le droit de créer ce qu’il veut est une belle chose, qu'il
ne puisse pas exposer, n'est évidemment pas gratifiant. On doit
alors comprendre que l'oppression étatique, bien réelle
au niveau public, a surtout « castré» la création
d’œuvres plutôt que l’empêcher.
Ainsi, du point de vue
artistique cette exposition reste assez décevante. Je n’ai
pas découvert l’artiste incompris, victime du régime,
qui a continué malgré tout à créer. L’équivalent
de Heiner Müller dans les arts plastiques, en quelque sorte. Les
peintures et les sculptures prises une par une ne sont pas les crachats
à la face de l’Etat tortionnaire comme on le rêverait.
Seule la section des photographies
a présenté pour moi un grand intérêt, mais
toujours, moins pour leur intérêt purement formel que parce
qu’elles montrent mieux la réalité de la vie de l’autre
côté du mur.
Une fois passée
cette déception, j’ai tout de même trouvé du
sens à examiner l’exposition dans son ensemble. En effet,
que nous montrent toutes ces œuvres ? Justement ce à quoi
on s’attendait : la difficulté de créer sous un régime
autoritaire, les dépressions d’un peuple à qui la
raison d’état était préférée,
la solitude, l’enferment, la grisaille, l’espoir sans espoir…
Finalement ces œuvres doivent être prises dans leur ensemble
comme la population a été considérée dans
son ensemble pendant ces 40 années. Elles sont la marque non de
leur créateur mais des enjeux qui les ont fait naître. Elles
sont issues d’un peuple qui a souffert (si ce n’est pas physiquement,
du moins mentalement). C’est lui qui les a créées,
elles parlent pour lui.
Que devons-nous alors
en retirer ? Que l’Etat a gagné son pari de taire les contestations
particulières, mais qu'il n'a pas pu empêcher une grande
et unique contestation, inaudible quand on a le nez dessus, mais qui hurle
quand les barrières sont tombées et quand on peut prendre
un peu de recul. N’est-ce pas là le véritable intérêt
de cet art sous pression ? Non pas un éclatement en individualités
multiples comme dans l’art occidental, ni un art grandiloquent et
muet parce qu’il n’est l’image d’aucune réalité,
comme le réalisme socialiste. Mais finalement un « inclatement
», c'est-à-dire tout en introspection. Un art véritablement
socialiste parce qu’il expose les problèmes quotidiens, démocratique
parce qu’il parle à tout le monde, populaire parce qu’il
parle pour tout le monde.
Catalogue, en allemand, 360 pages, 237 reproductions, 22 euros
site internet : www.ddrkunst.de (en allemand)