page créée le 13 mars 2003
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Ernest Chesneau
Les

Nations rivales
dans l'art

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1868
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L’ECOLE DE MUNICH
HISTOIRE– GENRE MILITAIRE – PAYSAGE

MM. Foltz, Genelli, Kaulbach, Piloty, François Adam, J. Brandt,
M. de Schwindt, Ebert, Schnetz.

          S’il suffisait de la volonté d’un homme pour créer tout à coup une génération de grands maîtres, l’école de Munich actuelle n’aurait rien à envier aux époques les plus illustres du passé. Une volonté énergique, en effet, a voulu agir en ce sens. A Munich, l’art est sorti de terre tout à coup, comme ces diables des boîtes à surprise qui servent de jouet à nos enfants. Le roi Louis 1er de Bavière a cru, a espéré tout au moins qu’il avait en main la baguette des fées et qu’il lui suffirait de frapper la terre pour en faire jaillir une école d’art puissante et forte. Rien ne prouve mieux combien dans cet ordre les encouragements d’un prince, si généreux qu’il soit, peuvent rester stériles. Le principe même de cette tentative de renaissance était d’ailleurs, il faut bien le dire, absolument erroné. Au lieu de créer une vie nouvelle dans l’art avec des éléments complètement nouveaux, le roi Louis, emporté par son culte pour le génie de l’antiquité, a prétendu ressusciter le passé.
          Munich est devenue, sous cette inspiration, une contrefaçon piteuse de la Grèce antique. On y parle le grec, mais un grec singulierement altéré au passage par l’organe guttural des Teutons. Les noms de rues, de musées, de monuments publics sont pour la plupart hellénisés. On y voit la Glyptothèque, la Pinacothèque, les Propylées, et par une concession au génie latin, un Antiquarium, un Maximilianeum… On s’y promène dans un jardin des racines grecques. Tout y est inspiré de l’antiquité. Cornélius, de sa main rapide et facile, correcte, et banale aussi comme un paraphe de maître d’écriture, a chargé les voûtes et les murs latéraux de ces longues salles de scènes mythologiques et d’épisodes empruntés aux poëmes épiques de l’antiquité classique. Un paysagiste, Charles Reutmann[1], déroulait dans les mêmes enceintes les ruines immobiles du sol de l’Hellade. Dans le même temps, Schwanthaler représentait les combat des héros d’Homère et les travaux d’Hercule ; Kaulbach, la bataille de Salamine ; Andréas Müller, les noces d’Alexandre le Grand ; Genelli célébrait Esope, Philippe Foltz illustrait la biographie de Périclès. Mais arrêtons cette énumération qui occuperait trop de place ici.
          Parmi les artistes que nous venons de nommer, MM. Genelli, Foltz et Kaulbach figurent à l’Exposition universelle. Quelle que soit la réputation de M. Foltz au delà du Rhin, nous ne pouvons cependant fermer les yeux d’évidence. Son Périclès, un de ses ouvrages les plus célèbres, ferait assurément bien pauvre mine dans une galerie française, fût-ce même au milieu de travaux d’élèves. Je voudrais le voir, par exemple, dans la salle des grands prix à l’Ecole des Beaux-Arts. N’insistons pas. L’œuvre est prétentieuse et d’une ambition véritablement sans rapport avec le talent d’exécution.
          Nous ne dirons rien non plus de M. Genellini de son Hercule Musagète chez Omphale. Cette composition fait partie d’un ensemble considérable dont le catalogue donne le détail tout au long. Les motifs sont très-intelligemment indiqués au livret ; mais il eût fallu, pour faire fondre ces blocs de glace, pour animer ce marbre, le génie passionné d’un Delacroix, le seul parmi les modernes qui ait su mettre un accent héroïque au service de pareilles conceptions, immobilisées par le temps et refroidies encore, dans les ouvrages des peintres allemands, par le pédantisme de l’interprétation germanique.
          Reste donc M. Kaulbach, qui expose une immense carton où il a voulu figurer l’Epoque de la réformation. Le centre de la composition, on s’y attend, est occupé par la figure de Luther. Autour de lui sont groupés tous ces disciples et tous ceux qui, dans la pensée de M. Kaulbach, ont contribué comme Luther à l’avènement du libre examen en matière religieuse. Philosophes, artistes, savants, lettrés se pressent dans l’enceinte du temple, où se passe cette scène idéale.


Wilhelm von Kaulbach, L'Epoque de la Réforme.

          L’œuvre est conçue avec une certaine grandeur, mais elle manque, dans la disposition des groupes, et de clarté et de simplicité. Si l’on étudie l’œuvre strictement au point de vue de l’exécution, le regard est choqué par bien des défauts, dont le moindre est la confusion. Le dessin est dur et lourd ; il n’a aucun caractère d’individualité, ou plutôt il semble que M. Kaulbach ait imposé l’allure pesante de son crayon à toute l’école de Munich.
          Les dessins d’élèves, exposés dans une salle voisine, ont tous le même accent et paraissent sortis de la même main. Cet ouvrage qui, je le répète, témoigne d’une certaine grandeur de conception, ne conserve rien de cette grandeur dans l’exécution intelligente et ingénieuse ; c’est assurément une œuvre d’art des plus médiocres ; c’est un rébus colossal tourné en façon de poëme épique par un élève de rhétorique.
          Une réputation naissante, M. Charles Piloty, se soumet pour la seconde fois au contrôle du public français. Il y a quelques années, on a pu voir exposé au boulevard des Italiens un grand tableau de M. Piloty, un tableau historique représentant Néron pendant l’incendie de Rome. Nous voyons aujourd’hui des nouvelles œuvres de cet artiste ; la plus importante est consacrée à fixer le souvenir d’une époque de la bataille de Weissenberg. On y voit un dominicain exhortant les troupes au combat. M. Piloty, dans cette œuvre qui offrait cependant plus de prise à la réalité que l’Epoque de la réformation, a trouvé le moyen de mettre, s’il est possible, plus de confusion et de lourdeur encore que M. Kaulbach n’en avait mis dans son propre tableau. La Mort de César, du même peintre, témoigne d’un effort nouveau chez M. Piloty dans le sens pittoresque proprement dit. Il a cherché des artifices d’exécution, des coquetteries de pinceau qui affirment une préoccupation des procédés tout à fait inattendue.
          Pourquoi l’artiste ne se préoccupe-t-il pas également d’animer un peu d’une vie intérieure plus sensible ses personnages historiques ? Eloignons nous au plus vite de ces compositions grelottantes ; elles sont ambitieuses et prétentieuses. Nous admettons et nous aimons l’ambition chez un jeune homme à ses débuts ; mais lorsqu’elle est systématique et qu’elle devient, pour ainsi dire, une routine d’école, comme à Munich ; lorsqu’elle est aussi hautaine, et dans le fait aussi peu justifiée, il suffit de la signaler à l’impartiale appréciation des gens de goût.
          L’œuvre la plus intéressante, à notre avis, dans la galerie bavaroise est d’un artiste qui paraît fort peu apprécié de ses compatriotes. Ses rivaux sont tous plus ou moins professeurs, membres d’académie, directeurs de galeries, très-honorés, très-récompensés, très-approuvés ; M. François Adam n’est rien de tout cela. Cependant son tableau représentant la Route entre Solférino et Valeggio, le 24 juin 1859, est un des très-rares tableaux de sujets militaires qui, en France même, où depuis un demi-siècle on en a tant fait, occuperait par son originalité une place à part au milieu des œuvres du même genre. L’originalité de M. Adam consiste en ceci, que pour la première fois ou à peu près, le paysage a dans le tableau une importance pittoresque égale à celle que les peintres de batailles accordent habituellement aux personnages. Il a bien rendu cependant l’image de la guerre, il n’a pas sacrifié son sujet au dilettantisme du paysagiste. La route poudreuse est couverte de chariots d’ambulance ; dans chaque voiture gisent confondus amis et ennemis, Autrichiens, Italiens et Français. Sur les talus qui bordent le chemin, beaucoup d’entre eux se sont traînés ou ont été portés par quelques mains pitoyables, pour échapper au passage des lourds fourgons d’artillerie implacables dans leurs manœuvres furieuses. A l’ombre d’un bouquet d’arbres se sont réfugiés quelques soldats vêtus de l’uniforme autrichien, mais venus des extrémités danubiennes de l’empire. Et c’est ce qu’il y a de curieux, ce qui révèle un observateur attentif chez M. Adam : alors qu’il a conservé soigneusement l’unité du type pour les soldats français, il a su varier avec une grande habilité tous les types de l’armée autrichienne. L’œuvre, d’ailleurs, a l’impersonnalité sévère d’un rapport écrit par un témoin désintéressé. Il est impossible de savoir en faveur de qui penchent les sympathies de l’auteur. L’exécution, au point de vue pittoresque, paraît, au premier abord, un peu sommaire, un peu grise ; mais à l’étudier de plus près, outre que l’impression de lumière est rendue avec une grande justesse, on remarque aussi bien des figures dessinées et modelées savamment, par un homme fort de sérieuses études et armé d’un don très-délicat de coloration. Je signalerai, entre autres, le blessé assis, le corps à demi-nu, à l’arrière d’une charrette qui s’enfonce dans la perspective aux plans intermédiaires de la composition. Le tableau de M. Adam m’a rappelé, par bien des points, les pages émouvantes du livre de M. Dunan, intitulé : Une Jounée à Solférino.
          M. Jospeh Brandt a fait également un tableau de bataille plein de mouvement, de verve et d’une belle coloration : Jean-Charles Chodkiewicz, grand hetman de Lithuanie, à la bataille de Choczim, contre les Turcs, en 1621. En ouvrant le livret au nom de M. Brandt, je m’aperçois qu’il est élève précisément de M. François Adam. M. Adam n’est donc plus un jeune homme, et il y a lieu de s’étonner qu’il joue un si petit rôle dans son pays. Mais le solennel et le pompeux ont toujours eu de ces privilèges sur le talent réel et simple.
          En Bavière, il y a peu ou point de peintres de genre. Cependant, le visiteur trouvera dans l’exposition huit tableaux de M. Maurice de Schwind, professeur à l’académie des beaux-arts de Munich ; tableaux étranges, absolument mystiques, ce qui n’est point tout à fait un éloge adressé au peintre. Mais nous sommes tenu de le reconnaître et de la constater (et à mesure que nous avançons notre opinion se confirme) : un peintre, en Bavière, fait exception. Tous ces artistes sont extrêmement intelligents ; ils remuent quelques idées, mais dans le nombre fort peu d’idées pittoresques. L’Anachorète, la Vierge, la Ballade, la Source dans la forêt, sont peints par M. de Schwind avec une roideur probablement systématique et qui nous toucherait par une certaine bonhomie, par une précision de détails très-curieuse, si cette naïveté n’était point uniquement à la surface et en réalité tout à fait jouée.
          En un pays où le sublime est l’état normal en fait d’art, où tout le monde se huche plus ou moins sur la petite épopée, le paysage n’abonde point. Le petit nombre de ceux qui figurent dans la galerie bavaroise se traîne encore à la remorque du paysage français de la Restauration ou alors s’émiette dans la minutie des tableaux primitifs allemands, exagérée encore dans leur dureté de coloration et dans leur sécheresse de contours. M. Charles Ebert a fait un Intérieur de forêt qui peut servir de type dans le sens que nous avons indiqué en premier lieu ; la Matinée de Pâques, de M. Théodore Schnetz, élève du professeur Piloty, appartient au second système ; l’un ne vaut pas mieux que l’autre.
          En résumé, beaucoup d’efforts pour un résultat véritablement nul ; notre Lafontaine a trouvé la formule des entreprises de ce genre en quelque direction qu’elles s’accomplissent : c’est toujours et partout la Montagne qui accouche d’une Souris.

 


LES ECOLES DU NORD

PRUSSE – ETATS DU NORD

MM. Knaus, Lasch, Meyerheim, Heilbuth, Schlesinger, Schloesser, Henneberg, Brendel, A. et O. Achenbach, Schenk, Saal, Hunten, Magnus, Menzel, Hoeberlin

          Si l’on dresse jamais une carte de l’Europe artistique avec un traité de géographie spécial qui y corresponde, il faudra placer la capitale du royaume de Prusse à Düsseldorf. Là est la vie et le mouvement de l’art, là le centre le plus actif de production. Düsseldorf est d’ailleurs bien connu de nos amateurs ; sa petite colonnie de peintres aimables nous est devenu familière ; pas un Salon ne s’ouvre au palais des Champs-Elysées sans qu’elle y soit très-largement représentée. Le prince de l’école (bien que professeur à Wiesbaden) est M. Louis Knaus. On l’a dit, et avec juste raison, M. Knaus est un peintre secondaire. Il n’a point les grandes ambitions. La Grèce antique, l’Italie de la Renaissance, ne l’ont point touché ; au moins est-ce là ce qui résulte de ses œuvres.
          Il est et veut rester Allemand ; et, pour mon compte, je lui en sais gré infini. Son Lendemain de fête, exposé il y a quelques dix ans à Paris, fonda du coup sa réputation. Depuis, nous avons vu d’année en année défiler toute la suite de ses compositions souriantes.
          Qui ne se souvient de la Cinquantaine, du Saltimbanque, que nous voyons en France pour la seconde fois ? Ne nous y arrêtons pas. Voyez plutôt l’Invalide, les Garçons cordonniers jouant aux cartes, les Paysans de la vallée du Passeyer recevant une réprimande de leur curé, la Femme jouant avec deux chats, la Femme du cordonnier avec son enfant et un apprenti contemplant une souris prise dans une souricière ; voyez la finesse de l’expression, la justesse des attitudes, le jeu naturel du geste, en un mot l’extrême intelligence de l’observation. Mais M. Knaus rehausse encore ses dons d’observation ; tour à tour il sait nous émouvoir et nous faire sourire. Il a l’humeur spirituelle avec une pointe d’attendrissement ; l’ironie qui se fait jour parfois dans ses tableaux n’est jamais cruelle ; il l’arrête juste au moment où elle pourrait devenir dure et choquante. Son dessin a d’autre part une grande finesse, qualité inséparable de cette justesse de mimique qui nous frappait tout à l’heure dans ses ouvrages. Ajoutée à cela une coloration d’une distinction exquise et vous reconnaîtrez que la réputation de M. Knaus mérite, comme elle l’est réellement, d’être ratifiée par les artistes après avoir été affirmée par le grand public. En effet, nous l’avons dit maintes fois, ce qui arrête la foule et la séduit dans l’œuvre d’art, c’est le sujet, bien plus que la valeur pittoresque qui, elle, arrête et charme surtout les connaisseurs ; M. Knaus a été assez heureux pour se concilier les sympathies de l’un et l’autre parti. Quoi de plus aimable, par exemple, que sa Jeune Paysanne cueillant des fleurs ? Elle est à moitié perdue dans les hautes herbes de la prairie ; elle fourrage des deux mains à travers les fleurs éclatantes que nous nommons de mauvaises herbes, et sont pourtant les herbes les plus délicieuses dans leur svelte allure, les fleurs les plus charmantes dans leur incarnat et dans leur azur éclantant. Coquelicots, bleuets, liserons, mousses, brin d’herbe, s’entassent en gerbe dans les bras de l’enfant joyeuse, et ces adorables fleurettes ont fourni au peintre un thème de colorations ravissantes, qui rappelle les élégances très-spéciales d’un de nos peintres le plus justement aimés, M. Eugène Fromentin.
          C’est de l’école de Düsseldorf que font partie M. Lasch et M. Meyerheim (et bien d’autres encore qui ont moins d’importance). Le Retour de la Kermesse, la Fête du vieux maître d’école, par M. Lasch, ont cette grâce abondante et facile que nous lui connaissons déjà et à laquelle il ne manque qu’une facture un peu plus sévère. Quant à M. Meyerheim, il avait fait la galanterie de réserver pour l’Exposition des Champs-Elysées la meilleure de ses toiles. La Sortie du Cirque, en effet, était de beaucoup supérieure au tableau qu’il intitule d’un mot familier et populaire sans doute, le Culot. Le culot, c’est assurément le dernier né. Je traduis ainsi, d’après le motif mis en scène par le peintre et qui représente une jeune mère de famille tenant dans ses bras le plus jeune de ses enfants, qu’elle offre aux embrassements du père. Mais il y a bien loin, comme exécution de cette œuvre sèche et pauvre à la facture énergique du Cirque et à la facture puissante de la Ménagerie exposée au Salon de 1866.
          Acquittons-nous enfin avec les peintres de l’école de Düsseldorf en nommant encore M. Schloesser, du grand-duché de Hesse, mais non moins habitué des Salons de Paris que ses confrères déjà nommés. Il a déployé la même ingéniosité et la même habilité un peu banales dans ses petits motifs : le Fruit défendu, c’est-à-dire de jeunes écoliers fumant d’énormes pipes, et Pendant le sermon, c’est-à-dire un doux balancement de têtes révèlant le sommeil de consciences pures.
          M. Heilbuth est donc Prussien ? Vraiment on est surpris de rencontrer ses Cardinaux hors des galeries françaises où nous somme accoutumés à le voir ; on est tenté d’accuser d’erreur les personnes chargées du classement des tableaux ; le peintre est tellement français d’habitudes et de talent, que tout le monde avait oublié sa nationalité. Mais il importe peu. Que sa peinture nous apparaisse sous le pavillon tricolore ou sous le pavillon blanc et noir portant l’aigle à deux têtes, son crayon est toujours spirituel, sa moquerie très-fine, ses types romains aussi piquants. Pourtant, on commence à se lasser d’entendre nommer Aristide le juste. M. Heilbuth doit songer à se renouveler.
          Un peintre qu’on accusera point de dissimuler ses origines, c’est M. Rodolphe Henneberg, de Brunswick. Il ne quitte point Berlin, et c’est de Sigismung Strase qu’il nous envoie son interprétation de la ballade de Bürger, le Féroce chasseur ; nous avions déjà vu cette toile en 1857 à Paris. Elle n’a rien perdu de sa sauvage brutalité, de sa violence et de son terrible élan. Que de motifs de préférer ces œuvres d’impression, franches et dures, aux petites sentimentalités fluides et molles que nous avons étudiées jusqu’ici ! Il suffit de citer le motif dominant : M. Henneberg seul conserve un caractère germanique très-net parmi ses rivaux. Il ne se laisse pas entamer par l’esprit d’anecdote, et loin d’y rien perdre, il y gagne en énergique personnalité.
          Cette galerie prussienne est toute entière occupée par des tableaux qui nous sont familiers ? On y aura revu ceux de M. Brendel, de Berlin, qui est en réalité de Barbison [sic]. Au moins, s’il a quitté Berlin pour Fontainebleau, M. Brendel n’a-t-il point traversé nos boulevards ; il ne s’est point civilisé : peintre d’animaux et fort remarquable, il vit en intimité constante avec ses modèles. Son intérieur de Bergerie, ses Moutons quittant l’étable, sont vraiment des chefs-d’œuvre de réalité, de variété et d’expression. Nous rencontrons également dans les galeries prussiennes MM. André et Oswald Achenbach. Celui-ci expose un de ces beaux paysages aux masures pitoresques, qu’il nous rapporte annuellement d’Italie ; l’autre, M. André Achenbach, une vue d’Amsterdam d’une puissance et d’une vigueur de coloration extraordinaires. M. Schenk est aussi de nos familiers, ainsi que M. Georges Saal, du grand-duché de Bade. On sait que le premier excelle à peindre ces forts moutons aux longues laines qui paissent sur les hauts plateaux des montagnes d’Auvergne, et que l’autre rend à merveille la mystérieuse magie des grandes nuits éclairées par la lune dans les carrefours humides de notre majestueuse forêt de Fontainebleau.
          M. Emile Hunten est un peintre de genre militaire ? Ses Attaques des retranchements de Duppell par les regiments prussiens sont enlevés avec une verves qui se souvient des leçons ou plutôt des exemples d’Horace Vernet.
          En Prusse et dans les Etats de l’Allemagne du Nord, nous n’avons à constater que bien peu d’efforts dans le sens de la peinture historique ; que cette réserve nous apparaît très-justifiée par le peu de succès de ceux qui s’y essayent. M. Magnus, auteur d’un Orphée ramenant Eurydice à la lumière, n’a réussi qu’à démontrer clairement combien le génie grec est antipathique au génie tudesque.
          La tentative de M. Menzel est beaucoup plus raisonnable, et, par le fait, beaucoup mieux légitimée ; il a peint Frédéric le Grand dans la nuit de Hochkirch, le 15 octobre 1758. L’œuvre manque de variété dans les coloration, mais il y a des qualités vraiment remarquables d’exécution, et surtout, point essentiel pour un tableau d’histoire, une grande vraisemblance historique. Toutes les figures qui entourent Frédéric ont une valeur de portrait. Quant au héros, son type bien connu est étudié et rendu avec une précision qui prouve combien l’artiste s’est familiarisé avec son modèle. On sait en effet que L. [sic] Menzel a illustré avec beaucoup d’animation et de caractère une histoire de Frédéric.
          Dans le Départ de la conventualité du cloître d’Alpirsbach, tableau de M. Hoeberlin, de Stuttgard [sic], l’expression des divers personnages et notamment des soudards est poussée jusqu’à la grimace et un peu forcé ; la coloration de l’œuvre est lourde ; mais en somme la composition est claire, d’un beau mouvement et d’un sentiment plus élevé que dans la plupart des autres peintures de l’Allemagne du Nord.

[1] Pour Karl Rottmann.

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