page créée le 13 mars 2003
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          En 1867, a lieu la deuxième Exposition universelle organisée à Paris. C’est de nouveau l’ocasion d’accueillir l’art et l’industrie d’un grand nombre de pays du monde. Mais si celle de 1855 avait eu lieu dans un esprit apaisé, onze ans plus tard, la tension politique est beaucoup plus forte : les prétentions expansionnistes de la Prusse ont déjà failli causer une guerre contre la France, l’année précédente. En 1867, les relations se sont quelque peu détendues, mais elles restent toujours mouvementées jusqu’à l’affrontement de 1870. Dans ce contexte, cette exposition est vue par certains comme une opportunité d’apaisement mais par beaucoup comme la possibilité de montrer les moyens de chaque pays et par là-même toutes leurs capacités à mener une guerre.
          Cet affrontement politique se répercute, bien évidemment, dans les Beaux-Arts. Un grand pays se doit d’être supérieur en toutes choses, en commerce comme en art. Dans ce dernier domaine, la France fait figure de proue. Elle sait que ses artistes comptent parmi les meilleurs et que les étrangers, malgré leurs tentatives, ne peuvent les égaler. La France, et plus particulièrement Paris, accueille d’ailleurs un grand nombre de ces artistes étrangers, venus chercher gloire et considération ou simplement apprendre et comprendre les nouvelles évolutions stylistiques.
          Quand, en 1868, Ernest Chesneau publie les critiques qu’il a écrites à propos des beaux-arts à l’Exposition universelle de l’année précédente, c’est dans cette ambiance de confrontation. C’est pourquoi il n’hésite pas à intituler son recueil Les Nations rivales dans l'art. Pour lui, les artistes étrangers viennent exposer à Paris pour être soumis « au contrôle du public français » qui fait preuve d’une « impartiale appréciation » dont seuls les « gens de goût » peuvent faire preuve. On est bien loin des désirs d’internationalisme de 1848. Vingt ans après, le nationalisme l’emporte et la confrontation est partout.
          Est-elle réellement partout ? Dans son texte, Chesneau proclame ouvertement la supériorité de la France, mais, les critiques qu’il donne des œuvres des autres pays n’en sont pas pour autant totalement dépréciatrices. Il sait apprécier un beau tableau sans se préoccuper de l’origine de son auteur. Et la rivalité artistique qu’il peut percevoir n’est pas directement dictée par l’actualité. Ainsi, il assène l’échec de l’art de la Bavière, pourtant alliée de la France et lui préfère l’art prussien.
          Dans sa critique de l’art bavarois, Chesneau reprend les idées énnoncées en France depuis plusieurs décennies par, en ce qui concerne ce que nous avons vu, David d’Angers en 1834 puis par Théophile Gautier en 1853, c’est-à-dire les capacités intellectuelles des artistes opposées à la faiblesse de leurs pinceaux, leur prétention outrée de retrouver l’art de l’Antiquité et de la Renaissance, la préférence donnée au dessin plutôt qu’à la couleur qui en devient exécrable, la confusion des compositions, etc. En quelques lignes à propos de neuf peintres, il enterre définitivement la création munichoise qu’il qualifie purement et simplement de nulle.
          La Prusse, au contraire, fait preuve de plus de simplicité et de capacité artistique. Mais, cela vaut surtout par le fait que, depuis le Congrès de Vienne en 1815, Düsseldorf et, par là-même sa célèbre école, s’est vue annexée au royaume de Prusse. D’ailleurs, une majorité des artistes que Chesneau repère dans la galerie prussienne fait partie de cette « petite colonnie de peintres aimables », comme il l’appelle d’un air qui paraît condescendant.
          Quelle est la raison qui le fait préfèrer l’art prussien à l’art bavarois ? Ce n’est évidemment pas une préférence politique, comme nous pouvons croire d’après ce que nous avons dit ; ce peut difficilement être sa préférence des arts du Nord sur ceux du Sud, préférence qu’il souligne dans la dédicace à la princesse Mathilde qui ouvre son recueil ; ce peut être le fait que ces peintres soient depuis un certains temps régulièrement présents au Salon parisien, toutefois c'est vraisemblablement le résultat de la prise de conscience que le grand art (c’est-à-dire la peinture d’histoire et la peinture religieuse) est sinon mort, du moins à l’agonie. Les essais de « sauvetage », tant en France qu’en Bavière, dans la première moitié du siècle, se soldent par un échec de plus en plus probant. Finalement la peinture de genre, le paysage et le portrait sont les arts qui profitent de cet affaiblissement. Ces même arts que pratique l’école de Düsseldorf. Chesneau est pleinement conscient de ce fait puisqu’il écrit : « En Prusse et dans les Etats de l’Allemagne du Nord, nous n’avons à constater que bien peu d’efforts dans le sens de la peinture historique ; que cette réserve nous apparaît très-justifiée par le peu de succès de ceux qui s’y essayent ». Ceci est, à cette époque, un secret pour personne, l’absence ou le peu de grandes commandes artistiques publiques a voué le grand art à la disparition. A Munich au contraire, dans ce « pays où le sublime est l’état normal en fait d’art, où tout le monde se huche plus ou moins sur la petite épopée, le paysage n’abonde point ». Le roi Louis 1er avait voulu faire de Munich une résurrection d’Athènes mais, selon Chesneau et avant lui Gautier, le monarque s’est adressé à des peintres qui ne le méritaient pas.
          En 1867, ce qui était sensible dès 1855, se fait jour de plus en plus clairement : les différents régimes n’ont pas eu la volonté de poursuivre une politique d’encouragement des arts, causant la lente disparition du grand art et poussant les artistes dans la sphère du privé, pour la délectation d’un petit nombre d’amateurs.

          Dans son recueil, Ernest Chesneau publie ses critiques des arts de tous les pays exposant en 1867. Nous ne présentons que la partie concernant l’Allemagne : la Bavière, la Prusse (en 1867, la Prusse était formée du Brandenbourg, d’une grande partie de la Pologne jusqu’à Königsberg, actuelle Kaliningrad, d’une partie de la Saxe-Anhalt et de de la Basse-Saxe, du Schleswig-Holstein comportant le sud du Jutland, une partie de la Hesse, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, la Rhénanie-Palatinat et la Sarre) et les autre états : royaume de Wurtemberg, grand-duché de Hesse et grand-duché de Bade que Chesneau associe à la Prusse.

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