voyager et l'écrire

ou lire et relire L'Usage du monde de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet

Julie Barbey, janvier 1997 (mis à jour le 17-04-2004)
Illustrations : dessins de Thierry Vernet et photo de Nicolas Bouvier
tirées de L’Usage du monde, éd. Droz, Genève, 1963
réédité à l'identique en 1999.

A mon retour, il s’est trouvé beaucoup de gens qui n’étaient pas partis pour me dire qu’avec un peu de fantaisie et de concentration ils voyageaient tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J’ai trop besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. Heureusement d’ailleurs que le monde s’étend pour les faibles et les supporte, et quand le monde, comme certains soirs sur la route de Macédoine, c’est la lune à main gauche, les flots argentés de la Morava à main droite, et la perspective d’aller chercher derrière l’horizon un village où vivre les trois prochaines semaines, je suis bien aise de ne pouvoir m’en passer. [1]

Nicolas Bouvier, écrivain né à Genève en 1929, n’a jamais cessé de voyager. Entre seize et dix-huit ans, seul, il découvre l’Italie et la Laponie. A dix-neuf, avec deux amis, dont l’un sera le coéquipier du voyage raconté dans L’Usage du monde, il traverse la Yougoslavie encore stalinienne.

A vingt-trois ans, ayant tout juste terminé ses études d’histoire et de droit à l’Université de Genève, il rejoint son ami Thierry Vernet à Belgrade, alors que ce dernier était invité à exposer ses toiles par l’Association des peintres de Serbie. Tous deux vont partir vers l’Orient, sur la route des Indes, projet qui à l'époque n'était pas encore une mode.

Leur périple les mènera en Macédoine, où ils rencontreront des Tziganes, en Anatolie (Constantinople, Ordu, Erzerum) en Perse (Tabriz, où ils passeront l’hiver, Téhéran, Ispahan, Shiraz, Kerman) au Pakistan (Quetta) Afghanistan (Kandahar, Kaboul) où ils se sépareront après deux ans de route: Thierry va se marier à Ceylan avec " son amie Flo " (Floristella Stephani, peintre elle aussi), avec laquelle il a correspondu tout au long du voyage. Nicolas continuera sa route par l’Inde, et les rejoindra à Ceylan, puis passera encore une année au Japon.

Le récit L’Usage du monde, écrit par Nicolas Bouvier et illustré par les dessins de Thierry Vernet, commence avec les retrouvailles des deux voyageurs à Belgrade, et s’achève au Khyber pass, frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, où Nicolas Bouvier s’apprête à gagner le sous-continent indien.

Par la suite, Nicolas Bouvier fera encore d’autres voyages, notamment au Japon à nouveau, et en Irlande, destinations qui seront source des ouvrages Chronique japonaise et Journal d’Aran et d’autres lieux.

Trouver des raisons de voyager ?

" Un voyage se passe de motifs.
Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. "

Ceux qui restent sans lever le cul de leur chaise sont souvent les mêmes qui cherchent des motifs aux voyages. A propos du périple décrit dans L’Usage du monde, Bouvier a dit " l’essentiel était de partir"[2]. Le but est non défini, le voyage n’a pas besoin de justification.

Combler un manque
Malgré tout, voyager répond à un certain nombre de nécessités, et est vu comme l’essai de combler un manque. Le voyage répond à ce manque, pour Bouvier.

Nicolas Bouvier, descendant de familles bourgeoises et cultivées, fils d’un responsable de la Bibliothèque universitaire de Genève, a lu énormément durant sa jeunesse. Ses études universitaires, marquées par les figures de quelques excellents professeurs, complétèrent son instruction littéraire et historique. Ce premier " grand voyage " lui a permis de vivre tout ce qu’il ne pouvait découvrir par les livres. Et de découvrir ce qui manquait dans sa culture universitaire.

Rencontrer des gens [3]

Etablir une complicité avec les gens des pays que l’on traverse, c’est approcher leur culture autrement que par la lecture.

Dans L’Usage du monde, Thierry et Nicolas vont à la rencontre de musiciens tziganes, le premier joue de l’acordéon avec eux, le second les enregistre et leur fait écouter la bande. Ils communiquent par la musique. De même que la musique, le rire leur permet de gagner la confiance de personnes peu habituées à accueillir des étrangers.

L’étiquette de voyageurs leur ouvre d’ailleurs bien des portes. " (...) le statut nomade en Asie est souvent relié à des pèlerinages religieux. Voyager est considéré comme un projet extrêmement respectable. "[4]

L’Orient
La destination même du voyage répond à un manque. Dans les cours d’histoire que Bouvier a suivis à l’université, l’Asie n’avait pas place. Malgré la densité historique de ce continent, on le négligeait presque totalement :

" ...en quatre ans d’études, je n’ai pas eu une seule heure sur l’Inde moghole, qui est un fait de culture mondiale important: le Taj Mahal n’a pas été construit par n’importe qui. "[5]

Le voyage et l’écriture, exercices de disparition

Pour certains, voyager, c’est se retrouver; découvrir le monde, c’est se découvrir soi-même. Voilà une motivation de voyager que refuse Nicolas Bouvier. Le voyage doit être un exercice de disparition, dit-il. C’est-à-dire qu’en voyage, le regard de Bouvier est tourné vers l’extérieur: vers les gens, vers le paysage; il s’intéresse plus au dehors qu’au dedans. [6]

Partir, c’est se débarrasser d’une quantité d’idées et de choses inutiles. Le monde qui composait notre quotidien disparaît lorsqu’on prend la route, qui a un pouvoir d’érosion. [7]

Pendant le voyage, l’exercice de disparition consiste alors à oublier ces idées inutiles et à se concentrer sur ce que l’on voit et ce que l’on vit.

" Sans ce détachement et cette transparence,
comment espérer faire voir ce qu’on a vu?
Devenir reflet, écho, courant d’air,
invité muet au petit bout de la table
avant de piper mot. "
[8]

Piper mot, c’est raconter, c’est écrire ce que l’on a vu. L’écriture, tout comme le voyage, est exercice de disparition. Le détachement et la transparence nécessaires à l’observation doivent aussi être présents lors de l’écriture, pour une description aussi objective que possible de ce qu’a vu Bouvier. L’écrivain ne doit pas boucher le paysage. [9]

Dans L’Usage du monde, Bouvier ne fait pas référence à son passé, à des souvenirs personnels. L’écrivain est aussi discret et objectif que possible. Il n’écrit pas ses impressions. Mais on sent pourtant sa présence à travers ses nombreuses références historiques et culturelles, qui témoignent de sa grande érudition et d’une recherche approfondie au moment de l’écriture de l’ouvrage :

" Tous les entomologistes du monde ont entendu parler de Mianeh, à cause d’une punaise melech myanensis dont la morsure passe pour mortelle. Malgré cette réputation, c’est une bourgade engageante, ocre avec des touches de bleu et une mosquée dont la coupole turquoise navigue légèrement sur les brouillards d’avril... ".

Le regard de l’écrivain, le regard du peintre

" Des vieillards enturbannés le traversaient (le fleuve) à dos d’âne dans un nuage de mouches. Suivi pendant deux heures un chemin de poussière chaude bordé par le coassement des grenouilles. Dans la trouée des saules et des eucalyptus, on distinguait déjà la blancheur du désert et les montagnes mauves du Zagros, d’une découpure très provençale. "
Nicolas Bouvier accorde une grande importance au côté visuel. Outre son métier d’écrivain, il a exercé les professions de photographe (pendant ses voyages) et de documentaliste-iconographe (par la suite, pour gagner sa vie). Il écrit comme un peintre [10]. Le fait d’avoir voyagé avec Thierry Vernet y est sans nul doute pour quelque chose.
Thierry Vernet ou la qualité du regard

Le peintre est né en 1927 au Grand-Saconnex, près de Genève. C’est au collège qu’il a fait la connaissance de Nicolas Bouvier. Ils sont très vite devenus amis et, animés par le même esprit de curiosité, ils ont voyagé ensemble.

Sa peinture, figurative, représente des scènes de la vie quotidienne que l’on pourrait comparer à celles d’Edward Hopper: une femme assise derrière le bar faisant face à la serveuse, une femme dans la chambre d’un hôtel, des personnages qui semblent attendre la fin de l’entracte d’un spectacle. Ou des paysages si épurés qu’ils rappellent un peu Nicolas de Stael. Ces comparaisons se justifient uniquement pour situer l’oeuvre du peintre; ce qui est plus important, pour bien comprendre l’oeuvre de Vernet est la qualité du regard [11] qu’il porte sur les choses qui lui permet de faire à travers sa peinture de minutieuses descriptions de faits du réel.

Descriptions qui ne sont pas sans rappeler celles de Nicolas Bouvier. On peut presque penser qu’ils ont le même regard. Le voyage en Orient avec Thierry Vernet a rendu Bouvier attentif à des choses pour lesquelles il n’aurait peut-être pas trouvé les mots [12]. " C’est comme si j’avais traversé la France à pied avec Van Gogh. (...) Il y a eu (...) une sorte de training, comme si j’avais été avec un entraîneur sportif pour la couleur. "

Outre l'écriture, il y a d'autres voies qui permettent d'explorer le monde. On aura compris que la peinture de Thierry Vernet est aussi une façon de restituer un paysage ou une image de voyage. A la différence de Bouvier, qui a besoin d'un déplacement dans l'espace, le peintre peut tout aussi bien rester dans son quotidien pour décrire le monde.

Restitution du réel

Il y a d’ailleurs un parallèle à faire entre le travail du peintre et celui de l’écrivain. On prend des notes, on fait un croquis. Ensuite, peut-être très longtemps après, on restitue sous forme de texte ou de peinture.

Lorsqu’il voit une scène ou un paysage dignes d’être transformés en peinture, Thierry Vernet fait un croquis (un ticket de métro, une nappe de bistro font très bien office de support) qu’il reprendra peut-être par la suite.

De même pour Bouvier, qui prend des notes durant le voyage et s’attelle à la rédaction à son retour. Ecrire L’Usage du monde lui a pris trois ans. Pendant le voyage, il écrivait surtout par nécessité: un travail de journaliste et de conférencier par lequel il espérait financer la suite de son voyage. Il a peu écrit " pour lui ", et seulement lorsqu’il était sédentaire (pendant l’hiver passé à Tabriz, par exemple). Au sujet de son passage à Belgrade, on peut lire :

" Si je n’étais pas parvenu à y écrire grand-chose, c’est qu’être heureux me prenait tout mon temps. "

Le véritable travail de rédaction a commencé après son retour à Genève. Avant de rédiger, Nicolas Bouvier fait un immense travail de documentaliste [13], récupère ses notes et assemble des données historiques, d’immenses lectures [14], qui viennent compléter sa connaissance directe du lieu visité.

Eloge de la lenteur

Bouvier écrit donc " après coup ", et lentement. Il fait l’éloge de cette lenteur qui lui semble nécessaire pour bien comprendre le monde et pour bien le restituer. Il lui faut trouver les mots justes.
" Nous nous refusons tous les luxes
sauf le plus précieux : la lenteur " .

Parallèlement, L’Usage du monde est aussi un ouvrage qui se lit lentement. Le vocabulaire est recherché, le style est celui d’un homme érudit, cultivé, et peut-être qu'il faut être érudit soi-même pour en saisir le meilleur. ...à moins de le lire à côté d’une encyclopédie et d’un atlas, y jeter un oeil pour savoir où est Trébizonde, qui est Omar Khayyam et ce qu’est devenu l’Afghanistan de Bouvier après les guerres, et tout ceci, sans perdre le fil du récit. A moins, encore de le lire à petites doses, selon l’envie et les lieux qui nous attirent.

Mais surtout, pour se rendre compte à quel point l'écrivain réussit à nous restituer l'atmosphère du voyage, pour véritablement comprendre l'usage que fait Nicolas Bouvier du monde, peut-être faut-il être voyageur soi-même.

L'usage du monde

Le titre de l'ouvrage résume bien le "travail" de l'écrivain-voyageur. Le voyage, en premier lieu, permet l'observation ou même la contemplation du monde. C'est à ce moment-là que le voyageur s'efface un peu, disparaît, de façon à laisser place au monde observé (ce qui ne l'empêche pas d'entrer en interaction avec les gens et les autres éléments qui composent le paysage traversé). Ensuite, le voyageur rentré chez lui, s'il en prend le temps (la lenteur est nécessaire...), fait usage des impressions et observations recueillies tout au long du voyage. Nicolas Bouvier conclut ce voyage par un livre. Le monde est un instrument qui lui permet d'écrire. Par son travail d'écrivain, il fait usage du monde.
Un appel au voyage

L'Usage du monde nous laisse trouver un juste regard sur les choses et les gens. Il donne aussi l’envie de prendre le large.

Un voyage...

-L’Orient?

Bibliographie

ouvrages

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, éd. Droz, Genève, 1963 (1ère éd.).

Nicolas Bouvier, L'oeil du voyageur, éd. Hoebeke, Paris - Musée de l'Elysée, Lausanne, 2001.

Nicolas Bouvier, Routes et déroutes. Entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall , éd. Métropolis, Genève, 1992.

Nicolas Bouvier, La clé des champs et Petite morale portative in Pour une littérature voyageuse (collectif), éd. Complexe, coll. Le regard littéraire, 1992.

Adrien Pasquali, Nicolas Bouvier. Un galet dans le torrent du monde , éd. Zoé, Carouge, 1996.

Thierry Vernet, éd. Galerie Plexus, Chexbres, 1989.

autres sources

Colette Muret, "Nicolas Bouvier ou l’Usage du monde", Gazette de Lausanne du 2-3 novembre 1963.

Bertil Galland, "Nicolas Bouvier explose: des livres, des portraits, un film" , Le Nouveau Quotidien du 2 octobre 1996.

Conférence-lecture de Nicolas Bouvier, 11 novembre 1996 à la Maison de Quartier de la Jonction

Notes

[1]Sans autre indication, les citations en italique sont tirées de l’Usage du monde.
[2]interview tiré de l’article de C. Muret, Nicolas Bouvier ou l’Usage du monde, Gazette de Lausanne du 2-3 novembre 1963.
[3]Routes et déroutes, p.67.
[4] ibid, p.68.
[5] ibid, p. 58.
[6] Nicolas Bouvier a publié un recueil de poésies intitulé Le dehors et le dedans.
[7] conférence-lecture du 11 novembre 1996. Voir aussi Pour une littérature voyageuse, p.43.
[8] extrait de l’ouvrage Le Poisson-Scorpion (?) in Routes et déroutes, p.150.
[9] La clé des champs in Pour une littérature voyageuse. p.44.
[10] Routes et déroutes, p. 90.
[11] Texte de R. Aeschlimann in Thierry Vernet
[12] Routes et déroutes, p.90
[13] Après avoir achevé L’Usage du Monde, il l’est devenu pour gagner sa vie.
[14] A. Pasquali, Nicolas Bouvier. Un galet dans le torrent du monde, p. 23

D'autres articles internet sur l'Usage du monde

L'Usage du Monde (par Jean Moncelon)
L'usage du monde, de Nicolas Bouvier (Kafkaiens.org)
Hamar Arbeiderblad AS - (en norvégien)
Nicolas Bouvier, l'Oeil du Voyageur (Musée de l'Elysée, Lausanne)
Nicolas Bouvier (par Paul Malvaux)